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DE L'OR DANS LES EGOUTS
INDE (KOLKATA) & BANGLADESH (DHAKA) © ZEPPELIN

Les égouts ne sont pas réputés pour leur convivialité, mais en Asie du Sud, leur contenu est une invitation aux plus dégourdis. Personne ne prête attention à cette poignée d'hommes crottés de la tête aux pieds, mais c'est pourtant de l'or qu'ils cherchent. De la poussière d'or que des joailliers trop pressés évacuent avec leurs eaux usées. Pas de quoi ameuter les foules, mais suffisamment pour faire vivre quelques familles bengalies. Tous les matins, ils profitent que les rues soient désertes pour faire vomir les canalisations. Ils écument méticuleusement les boues avant d'en extraire l'or à l'abri des regards indiscrets.
Dhaka s'est endormie, ventre à l'air. La grande malade de l'Asie du Sud a péniblement trouvé le sommeil. Tous ses enfants l'ont rejoint, mais cette nuit, il fait si chaud que les sans abris sont encore les mieux lotis. Recroquevillés sous les jupons de la ville-mère, ils profitent des deux heures d'accalmie qui précèdent l'appel à la prière pour s'enfoncer dans un coin de trottoir moelleux. Dhaka transpire et pour cette nuit sans électricité, mieux vaut être dehors sous la caresse d'une brise moite que dans une chambre aveugle sous un ventilateur inanimé.

Quatre heures du matin. Passés les crépitements des micros déréglés, les muezzins réveillent tout le monde. Les prières sont faites et la machine est lancée. Le vieux quartier de Dhaka racle sa gorge encombrée par les soucis de la veille. Dans la pénombre bleutée du petit matin, les cigarettes rougissent, les théières chauffent, les rickshaws craquent et les moteurs vrombissent. A Shakari Bazar, le vieux quartier hindou de la capitale, quelques hommes sont déjà à l'oeuvre, accroupis au dessus des égouts.



Les orpailleurs du monde entier cherchent l'or parmi les alluvions, dans les rivières ou dans les forêts. Au Bangladesh, les filons n'existent que dans les égouts et leur origine est exclusivement humaine. A Dhaka, les hindous - largement minoritaires - ont mutualisé leurs savoir-faires de joailliers, concentrant leur production dans le seul quartier de Shakari Bazar. Une ville dans la ville où les vieilles maisons en briques défient les structures armées des alentours. Les bijouteries sont agencées le long de la principale artère commerçante et les ateliers sont disséminés dans les ruelles. A l'intérieur, des centaines d'artisans travaillent l'or à la lueur d'un néon capricieux. Les gestes sont précis, mécaniques, mais quand la torpeur se mêle à la productivité, quelques poussières s'envolent un peu plus loin. Et quelle poussière ! De l'or, presque invisible à l'oeil nu. Chaque jour, des hommes sont ainsi employés pour balayer les ateliers et peut-être ramasser l'or égaré. Rien n'y fait. Quand vient l'heure de nettoyer les sols à grande eau, la poussière s'enfuit dans les égouts du quartier.



La prière s'achève et les hommes se retirent massivement de la mosquée. Tout de blanc vêtus, ils se dispersent dans les ruelles, glissant entre les décharges tièdes et les flaques nauséabondes laissées par les chercheurs d'or. L'un d'eux s'arrête au marchand du coin pour boire un jus d'agave. A ses pieds, un homme patauge dans l'égout à ciel ouvert. Il ne lui portera aucune attention, sinon un dégoût prononcé. Habitués au mépris d'autrui, les chercheurs d'or savent mieux que personne ignorer ce qui les entoure. Conscients de leur image, ils préfèrent travailler aux heures creuses, solitaires et taciturnes.
Habib est de ceux-là. A 54 ans, il continue son métier pour nourrir sa femme et son beau-père. Inlassablement, il recharge sa batée de boues putrides qu'il prend soin de malaxer pour mieux les diluer. « Ce boulot n'est déjà pas évident, alors s'il fallait que j'écoute les biens pensants, je n'aurai même plus de quoi garder la tête haute. Les biens pensants sont les biens nés, » clame-t-il l'air averti. Habib n'a pas grand-chose à dire mais sait à quoi s'en tenir. Lui qui n'est pas propriétaire de son misérable appartement n'a que sa santé à revendre. Alors il tourne sa batée comme un refrain de misère, songeant à l'or qui est là, tout autour de lui. Entre ses bras, l'eau tourbillonne avant d'emporter les boues les plus légères. L'or est là, au milieu de la batée, mais il en faut plus. Alors il remplit des seaux de boue, encore et encore.



Les chercheurs d'or sont une cinquantaine dans le seul quartier de Shakari Bazar. Ils se connaissent tous et, comme les pêcheurs d'ailleurs, ils ne parlent pas de leurs coins préférés. Certains, plus téméraires, n'hésitent pas à rentrer tout entiers dans les égouts de la ville. C'est le cas d'Hassan et Ajom. Le premier a 28 ans, le second 32 et tous les deux s'entendent parfaitement pour exécuter les opérations les plus périlleuses. Régulièrement, ils louent leurs services aux municipalités de quartiers dont les égouts sont bouchés. « Je connais pas grand monde qui oserait faire ça, alors on peut dire que ça paye bien, » lance Ajom qui regarde son collègue pour savoir s'il n'en dit pas trop. Hassan enchérit : « Quand on est appelé, ça va pour nous. Mais quand le travail manque, on fait comme les autres et on cherche de l'or. » A ceci près qu'ils peuvent se permettrent de payer les propriétaires pour chercher l'or à l'intérieur des immeubles. Placés au plus près des émissions aurifères, le travail est mieux récompensé.

Quoiqu'il en soit, les orpailleurs sont tous obligés de dissoudre les boues et d'écarter le sable de leurs batées. Un travail de longue haleine que certains préfèrent exécuter à l'abri de la cohue. Il est huit heures du matin quand nous rencontrons Razul et Robbi, deux autres orpailleurs. Cela fait trois jours qu'ils stockent leur boue aurifère dans un atelier de dix mètres carrés. Au sol, un bac rempli d'eau noirâtre occupe la moitié de la pièce. Au-dessus, le lit du gardien qui veille sur les seaux autant qu'il perçoit de loyers. Au mur, deux bébés sur un poster surplombent les bouteilles d'acides soigneusement rangées. Un endroit surréaliste pour des hommes hors du commun. Une heure plus tard, les deux compères achèvent de laver leur boue pour obtenir un sable gris. Ils repartent furtivement avec leur butin et une bouteille d'acide pour finir le travail au calme. Mais la chaleur est déjà installée dans la rue devenue bruyante et pleine d'odeurs nouvelles. Les graisses s'envolent des poêles remplies de paratas que dévorent les travailleurs prévoyants. A la pompe, l'eau gicle autant que les grossièretés vociférées par les femmes aux dents rougies par le bétel. Les rickshaws emboîtent le pas des piétons trop nombreux. Le quartier est inextricable et pour clouer le tout, le marché aux tortues bloque quasiment tout un carrefour. Pour Razul et Robbi, il n'y a plus qu'à monter sur les toits.
Parvenus au septième étage d'un immeuble, ils installent leur atelier de fortune. Razul finit de manier la batée avant de loger un gros aimant dans le sable. Un moyen efficace de récupérer boulons d'acier, fils de fer, de cuivre, grenaille d'argent. il fera le tri plus tard, on ne sait jamais. Robbi sort le bidon d'acide, vraisemblablement nitrique, pour dissoudre les poussières métalliques sans valeur. Il écarte son compagnon et verse l'acide sur le sable métallifère. La réaction est immédiate : le mélange mousse bruyamment et laisse échapper une fumée jaunâtre qui vient piquer les yeux de l'ignorant. Quelques minutes plus tard, l'acide est évacué du récipient. Du noeud de son lungi, Razul sort un petit sac en plastique contenant un liquide argenté. Du mercure, rien que ça. Arrivé un peu plus tôt, son père (Satar) se charge du dosage. Méticuleusement, il verse quelques gouttes sur le butin dégrossi. Robbi secoue frénétiquement le récipient pour fractionner le mercure, liquide et volatile. Parmi le sable toxique repose désormais une petite boule semblable à du plomb : c'est l'amalgame or-mercure. Il ne reste plus qu'à allumer un brasier. La pépite est déposée dans un creuset en terre logé sur le feu. Robbi souffle sur les braises pour accélérer l'évaporation du mercure, un geste imprudent pour celui qui ignore que l'essentiel du mercure inhalé passe dans les poumons et le sang. Satar sait ce qu'il fait quand il paye un tiers pour exécuter ce qu'il interdit à son fils.



Au fond du creuset, la pépite d'or est apparue. Elle est tâchée d'impuretés, notamment des restes de métaux mal altérés par l'acide. Les trois hommes quittent rapidement leur théâtre empoisonné pour rejoindre un négociant. Satar et son fils s'assoient sur le linoléum bleu en attendant le verdict. Sur sa tablette en bois, l'imperturbable intéressé pèse la pépite avant d'en estimer la pureté au moyen d'une goutte d'eau régale : un mélange d'acide chlorhydrique et d'acide nitrique, seul capable d'attaquer l'or. La pépite vaut 1 ana et 25 roti, soit 2.150 takas sur le marché (18,3 euros en juin 2010). Le fruit de trois jours de travail pour deux chercheurs d'or et un père aux aguets.



Il est dix heures du matin quand Razul et Robbi partent se coucher. Le premier a un toit, mais le second a moins de chance. Alors, il fera comme la plupart des chercheurs d'or, se coucher là où il dérangera le moins. Malheureusement à cette heure-ci, les terrasses brûlantes des immeubles ont déjà chassé les artisans joailliers qui commencent leur journée. La fatigue est omniprésente, la santé pas toujours mais l'or, lui, n'est jamais perdu.

© ZEPPELIN


LES PHOTOGRAPHES ZEPPELIN

Géographes et photojournalistes, Bruno VALENTIN et Julien PANNETIER ont fondé ZEPPELIN en 2008. Ils travaillent main dans la main pour ramener des reportages comme autant de témoignages. Du golfe du Bengale à l'aiguille du Midi, des moines de la Grande Chartreuse aux officiers de la Marine nationale, ils signent toutes leurs images ZEPPELIN.