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HAUT-KARABAKH : L'ÉTAT FANTÔME
HAUT-KARABAKH © SAMMY BILLON / ZEPPELIN NETWORK

Sur les smartphones, le GPS indique que l'on entre en Azerbaïdjan, pays à majorité chiite. Mais dans les faits, il s'agit ici d'une enclave peuplée d'Arméniens, chrétiens. Autoproclamé indépendant à la chute de l'URSS, le Haut-Karabakh n'est à ce jour reconnu par aucun Etat membre des Nations unies. Grand comme un département français, ce « jardin noir montagneux » est aujourd'hui plongé dans un état de guerre permanent. L'anecdote vante une armée de 150 000 soldats, soit la totalité de la population !

Dans le sud du Caucase, charnière entre l'Europe et l'Asie, corridor stratégique entre la mer Noire et la Caspienne, l'Azerbaïdjan lutte pour récupérer ses terres perdues. Un quiproquo qui dure depuis bientôt un siècle, lorsqu'en 1921, le Haut-Karabakh est rattaché à l'Azerbaïdjan. Majoritairement peuplé d'Arméniens, l'oblast garde son autonomie, mais en 1988, il s'autoproclame république socialiste soviétique à part entière. La même année, des violences interethniques éclatent en Azerbaïdjan comme en Arménie. Trois ans plus tard, à la chute de l'URSS, l'Azerbaïdjan indépendant veut récupérer la souveraineté de l'enclave sécessionniste, mais les milices azéries sont repoussées par les habitants de Haut-Karabagh alliés à l'Arménie. Incapable de soutenir l'effort militaire, l'Azerbaïdjan signe un fragile cessez-le-feu en 1994. Plus de 30 000 morts sont déplorés de part et d'autre. Les Azéris sont expulsés, et l'Azerbaïdjan perd de facto un sixième de son territoire sous l'occupation arménienne, dont le Haut-Karabakh.

Entre guerre et paix, le conflit du Haut-Karabakh est tout sauf gelé ; on parle de guerre larvée. Les flambées de violences sont régulières et personne n'est à l'abri d'un bombardement. C'est d'ailleurs ce qu'il s'est passé en avril 2016, lors de cette « guerre des quatre jours » qui fit près de 350 morts dans les deux camps selon des estimations américaines. Dans les villages proches de la frontière, les murs des maisons sont criblés de balles et les terres sont jonchées d'explosifs. Hantée par les fantômes de la guerre 1988-1994, la population est régulièrement meurtrie par les mines qui demeurent dans le sol. Elles frappent sans discrimination les militaires, les civils, les agriculteurs et les enfants. La mission du CICR au Haut-Karabakh a dénombré 747 cas de personnes victimes de mines terrestres, dont 59 % de civils. Ce chiffre interpelle car la plupart des survivants de l'explosion de mines terrestres vivent désormais avec un handicap physique permanent. Triste réalité, ces malheureux ont besoin de soins pour le restant de leurs jours, mais les services de réadaptation physique restent difficiles d'accès. Nombreux sont ceux qui trouvent le courage de se relever et d'aspirer à un avenir meilleur. Les âmes vaillantes vivent et espèrent des jours meilleurs malgré le conflit mal éteint. Grâce à Halo Trust, une organisation de déminage britannique en opération dans la région depuis 18 ans, les sapeurs mènent un travail de fourmis. Tous expliquent qu'ils doivent nettoyer les terres pour les générations futures. Ici, on vit pour son pays, pas pour soi.

Le Haut-Karabakh se rêve en Etat, mais son indépendance n'est reconnue par aucun Etat membre de l'ONU, pas même par l'Arménie dont les tensions avec l'Azerbaïdjan demeurent très fortes. Il y a pourtant un drapeau, une capitale – Stepanakert, un parlement, des diplomates, des institutions, des écoles, des routes et des timbres. Il y a même un aéroport, mais l'infrastructure est inutilisée à cause de la menace azérie d'abattre tout avion qui oserait s'y aventurer. Ici, le service militaire dure 2 ans et les hommes sont mobilisables jusqu'à l'âge de 45 ans. Les écoliers commencent une formation au combat dès 14 ans. La classe politique est uniquement composée de militaires, en exercice ou retraités. La fierté des faits d'armes passés irrigue l'ensemble des esprits, quitte à passer sous silence les épisodes moins glorieux, comme l'expulsion des Azéris par centaines de milliers.

Martyrisé, tourmenté et finalement oublié, ce pseudo-Etat voit son avenir en pointillé et le « jardin noir » n'a jamais aussi bien porté son nom.

© SAMMY BILLON / ZEPPELIN NETWORK





LE PHOTOGRAPHE SAMMY BILLON
Photojournaliste, Sammy a suivi deux années d'études de photographie avant d'intégrer durant plus de quatre ans un studio de publicité. Fort de cette expérience, il sait mettre en lumière les sujets de ses reportages. Également vidéaste et télépilote de drone, il s'intéresse aux nouveaux vecteurs de communication pour réaliser ses reportages sous un angle novateur et percutant.