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ÉRIC DEGUIL CHRONO SUR UN TORRENT
CAUTERETS, HAUTES-PYRÉNÉES, FRANCE © SAMMY BILLON / ZEPPELIN NETWORK

Descendre 600 mètres de dénivelé d'une rivière de catégorie 5 en moins d'une heure, c'est l'objectif que s'est fixé Éric Deguil, kayakiste hors pair et multi-médaillé aux quatre coins du monde. Un défi qu'il veut relever sur le gave de Cauterets, un torrent qui coule au-dessus de chez lui, dans les Pyrénées. Normalement, il faudrait deux à trois heures pour l'accomplir, d'autant que le parcours est semé d'embûches. Pour y arriver, le challenger doit connaître la rivière dans ses moindres recoins, et poser ses coups de pagaie comme chaque note d'une partition de musique. Ici, le kayak est extrême et la rivière, sauvage, doit être appréhendée avec humilité. Une démarche qu'Éric place résolument sous le signe de l'écologie, ou comment rester sensible aux éléments naturels.

Situé dans les Pyrénées, ce sont 13 kilomètres d'eau vive qui attendent le Palois dans sa région d'adoption afin de réaliser la descente de kayak la plus rapide au monde. Une première mondiale qui n'a encore jamais été réalisée. Un défi qui ne choque presque pas lorsqu'on connaît le palmarès et la trajectoire de ce fils et petit-fils de kayakiste. La rivière, il la côtoie depuis toujours. Originaire de Nîmes, Éric n'a jamais été forcé à prendre l'eau comme il le dit, c'est sa passion pour l'outdoor qui l'y a conduit. Éric fera ses premiers faits d'armes en parallèle de ses études d'ébénisterie à Pau. Il entre dans l'équipe de France de canoë en slalom et en descente aux côtés des plus grands champions de la discipline tel que Tony Estanguet. En 2004 et 2008 il participe aux sélections pour les Jeux olympiques. Lassé des bassins artificiels et pour renouer avec la nature, « Pink helmet » comme on le surnomme se tourne vers les rivières d'eau vive et le kayak extrême. Il devient ainsi quadruple champion du monde de la discipline en 2011, 2012, 2014 et 2016 et vice-champion du monde en 2015 et 2018. Également trois fois vainqueur de la Green river narrows race – la course de kayak jugée la plus extrême – Éric laissera définitivement son nom inscrit dans la discipline.

C'est ainsi, par amour de son sport et pour repousser ses limites que le kayakiste cherche en permanence de nouveaux défis à surmonter aux quatre coins du monde. Ces expéditions font la promotion d'un kayak extrême qui ne se limite pas à la compétition mais qui invite au dépassement de soi. Depuis ces dernières années, c'est en effet des records plus personnels que le kayakiste s'est donné. Fort de son expérience en 2009 au Cap-Vert, l'aventure Volcano ride lui a donné le goût pour des challenges extrêmes et décalés. C'est avec son entraîneur de l'époque et accompagné de son amie Camille de Faucompret, snowboardeuse en équipe de France qu'il a dévalé à une vitesse de 50km/h les flancs à 40% du volcan Fogo encore en activité. Il participe en 2010 à la Carrera lsaseca de Veracruz au Mexique mais se blesse gravement en chutant d'une cascade de 25 mètres, « la Tomata », qui lui fracture trois lombaires. Ce qui ne l'empêchera pas de revenir à son meilleur niveau et de gagner en 2011 sa première coupe du monde. Ces expéditions l'amènent également en Inde et en Indonésie entre autres mais aussi en Norvège où en 2018 il relèvera le pari de parcourir pendant 24h, sous le soleil de minuit, la Skjorli cumulant ainsi 4749 mètres de dénivelé négatif (et dépassant par là même son objectif des 4000 mètres).

Plus récemment c'est le contexte de confinement lié à la crise sanitaire du Covid-19 qui a permis au sportif de montrer sa résilience, s'embarquant à la fois dans le projet filmique Before The Water Flow, une aventure de kayak extrême dans la neige des Pyrénées et dans un entraînement intensif pour battre le record de descente de kayak la plus rapide au monde dans le gave de Cauterets. Limité dans un rayon de 1km autour de chez lui, ce repli sur soi pour un sportif habitué aux grands espaces lui a donné l'idée d'explorer des rivières proches de chez lui. C'est comme ça qu'est née l'idée de ce record du monde. Descendre 600 mètres de dénivelé en moins d'une heure, ce n'est pas commun dans le monde du kayak. Éric souhaite pousser son sport encore plus loin dans le dépassement. A la manière du trail où l'altitude compte, ici c'est une nouvelle vision du kayak en eau libre dont le Palois rêve. C'est une tout autre approche et une tout autre façon de s'entraîner, « au début il a fallu s'organiser ». Éric a construit lui-même sa salle de musculation chez lui, y a installé un rameur pour s'entraîner dans sa grange et continue de faire son footing autour de chez lui. Pendant le confinement, la réflexion du tracé, de la trajectoire à suivre s'est posée. Analysant le détail des hauteurs d'eau de ces dernières années et interprétant les rushs vidéo de ses dernières séances. Éric peaufine sa technique et discute avec sa « bande de potes » pour préparer l'aventure. Depuis la fin du confinement, Éric est allé en reconnaissance de la rivière à la recherche de la ligne parfaite, « le but c'est d'être dans le tempo de la rivière », explique-t-il. Alors qu'une course de coupe du monde se déroule sur quelques minutes, Éric devra maintenir son effort durant une heure sous peine d'en payer le prix. Pour cela, le Palois se rend plusieurs fois par semaine après son travail pour analyser la rivière, le tracé des cours d'eau et le niveau d'eau. Une application installée sur son portable relié aux capteurs des barrages lui donne les niveaux d'eau en permanence et l'alerte lorsque le niveau grimpe rapidement. Enfin, cette reconnaissance a aussi pour but pour cet élagueur professionnel d'enlever les troncs tombés durant les crues hivernales et barrant la rivière. Une préparation minutieuse tout aussi importante que l'exploit.

Le kayakiste connaît désormais sa trajectoire. Il devra faire deux portages le long de la rivière : « Cela fait partie du jeu » relativise le challenger. Deux endroits particulièrement turbulents de la rivière seront évités : Calypso et Bagdad comme les ont appelés les kayakistes. Calypso est une portion de la rivière où l'ancienne route s'est effondrée suite à une crue, laissant derrière elle de nombreux débris. Des rapides impraticables même pour un champion du monde. « Et Bagdad, c'est un amas de pierres effondrées qui ne sont jamais à la même place, on a essayé plusieurs fois de passer avec les copains, mais on a toujours eu des problèmes ! ». Traverser une rivière en kayak, c'est comme suivre une ligne d'escalade, chaque coup de pagaie est prévu au millimètre près, lorsque cela n'est pas possible les conséquences peuvent être dramatiques. Pour réussir son record, le kayakiste devra donc inclure ces deux portages dans son chrono. Mais après 20 minutes de course, ce premier portage de Calypso est un vrai défi. Éric devra rester lucide dans l'effort pour repérer et s'arrêter à temps au point de portage. Pour enlever sa jupe qui le protège des infiltrations d'eau et sortir ses jambes engourdies par les cales pieds. Une préparation qu'il a effectuée et testée en amont de sa tentative pour ne pas se retrouver comprimé dans son kayak. Un véritable exercice de flexibilité tout en devant garder la maîtrise de son embarcation qui pèse plus de 22 kilos. Il devra également le tracter sur des chemins en pente alors que ses bras tétanisent avant de se remettre dans son kayak et rejuper pour se relancer dans son record. Quant à Bagdad la mise à l'eau sera plus brutale avec un embarquement à l'américaine qui consiste à glisser de la rive pour atterrir 4 mètres plus bas dans les rapides de la rivière.

Le 5 juin 2021, le kayakiste se jette à l'eau pour tenter d'établir un nouveau record. À 18h07, il s'élance dans la brume et l'eau froide du gave de Cauterets qui peine à atteindre les 5°C, sa combinaison étanche sur lui qui le protège malgré les conditions glacées. Le débit est bas, il y a 1m67 d'eau à l'échelle de la Raillère, beaucoup moins que ce qu'Éric souhaitait. Cette année a été pauvre en neige et en pluie pour la région, les niveaux d'eau ont peiné à dépasser les 1m65. Éric lui espérait un bon 1m80 pour gagner en vitesse. Le Palois doute de sa réussite, les conditions ne sont pas réunies pour tenter une telle performance et la pluie gêne sa visibilité. Pourtant à mi parcours, le kayakiste se rend compte que le record est encore possible. Les deux portages de Calypso et de Bagdad ont duré respectivement 6 minutes et 3 minutes. C'est les poumons en feu que le champion du monde continue de se dépasser. Quelques erreurs techniques puis sa jupe qui saute à 2 km de l'arrivée laissant de l'eau pénétrer dans son kayak lui donneront des sueurs froides. C'est finalement aussi exténué qu'heureux qu'Éric Deguil réalise une véritable performance en dévalant les 606 mètres de dénivelé en 1 heure et 3 secondes, comme il se l'était fixé. Passant de 1066 mètres d'altitude à 460 avec une pointe de vitesse maximale à 38,5 km/h. C'est un nouveau record du monde qui est établi et qui ne demande maintenant qu'à être remis en jeu par tous les kayakistes dans le monde. Si les tracés de 600 mètres de dénivelé sont rares, des possibilités sont à voir en Colombie, aux Etats-Unis et dans les Alpes européennes.

Mais si cet exploit sportif est aussi extraordinaire, c'est également pour le sens éthique et écologique que le Palois y met. Ce Béarnais d'adoption, amoureux des Pyrénées et de la montagne rend un véritable hommage à ses rivières en les parcourant dans leur ensemble. De la source à la rivière, les nouveaux défis d'Éric devront comprendre cette dimension écologique et durable désormais. Si le Palois reconnaît la chance d'avoir pu voyager pour ses exploits, il n'en reste pas moins touché par ceux qu'il a pu rencontrer et ce qu'il a pu observer : « Mes voyages m'ont permis de voir le monde, mais aussi et malheureusement ce qui n'allait pas ». Derrière l'allégresse et l'excitation que procure un nouveau record du monde, le message du kayakiste est bien celui de la protection de l'environnement. Les conditions de son record le prouvent, le kayak est directement affecté par le dérèglement climatique : les niveaux d'eau changent, la pluviométrie aussi, ce qui retarde les saisons et accentue les sécheresses, « On a maintenant des saisons qui commencent plus tôt et qui se finissent plus tôt aussi, vers fin-juillet mi-août » témoigne le Palois. Le kayak dont Éric Deguil parle est une façon de prendre conscience de ce qui nous entoure et de se reconnecter avec les éléments, un kayak qui se fond dans la nature pour ne faire plus qu'un. C'est dans cette perspective qu'il réalisera cet été un nouveau défi. Accompagné d'une petite équipe de six kayakistes parmi les meilleurs français, ils iront à la rencontre des rivières encore inexplorées de Laponie. Une expédition en totale autonomie sur des rivières de catégorie 4 à 5 dans la beauté sauvage du grand nord.

© DELPHINE DANIELOU










LE PHOTOGRAPHE SAMMY BILLON
Photojournaliste, Sammy a suivi deux années d'études de photographie avant d'intégrer durant plus de quatre ans un studio de publicité. Fort de cette expérience, il sait mettre en lumière les sujets de ses reportages. Également vidéaste et télépilote de drone, il s'intéresse aux nouveaux vecteurs de communication pour réaliser ses reportages sous un angle novateur et percutant.