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MONACO EXPLORATIONS MISSION OCÉAN INDIEN
SEYCHELLES & MAURICE © NICOLAS MATHYS / ZEPPELIN / EXPLORATIONS DE MONACO - RÉAL. STÉPHANE DUGAST

Les Explorations de Monaco sont une plateforme au service de l'engagement de S.A.S. le Prince Albert II de Monaco en matière de connaissance, de gestion durable et de protection de l'océan. La mission « Océan Indien » mobilise des moyens importants. Elle regroupe l'un des plus grands navires océanographiques en service et une équipe internationale d'environ 150 personnes représentant une vingtaine de nationalités et des profils variés : scientifiques aguerris, jeunes chercheurs et étudiants, artistes, cinéastes et photographes, plongeurs, communicants, acteurs de la société civile. Une seule ambition pour tous les partenaires : comprendre, partager et mobiliser afin que l'Océan demeure durablement un bien commun de l'Humanité.

• Comprendre, analyser et évaluer l'état et le fonctionnement écosystémique de la zone explorée par une approche scientifique globale, basée sur les sciences de la durabilité.
• Partager les enjeux et les connaissances avec le plus grand nombre. Inciter à l'engagement.
• Mobiliser les gouvernements par l'action diplomatique, en mettant à disposition les informations et résultats de la mission pour contribuer à une gestion durable des espaces maritimes.
ALDABRA  UN SITE SOUS PROTECTION
[Aldabra, Seychelles] Situé à l'embouchure nord du canal du Mozambique, l'atoll d'Aldabra est un site Ramsar, c'est-à-dire qu'il répond à la Convention relative aux zones humides d'importance internationale particulièrement comme habitats des oiseaux d'eau. Inscrite sur la liste du Patrimoine mondial de l'Unesco, cette réserve naturelle stricte abrite également la plus grande population de Tortues géantes des Seychelles.
© NICOLAS MATHYS / ZEPPELIN / EXPLORATIONS DE MONACO


Déplacement officiel de S.A.S. le Prince Albert II de Monaco sur l'atoll d'Aldabra

Inspirateur et guide de cette nouvelle mission des Explorations de Monaco en océan Indien, S.A.S. le Prince Albert II de Monaco perpétue l'engagement personnel de son trisaïeul le Prince Albert Ier et de son père le Prince Rainier III pour l'environnement : « Il est de mon devoir de prendre ma part du défi lancé à ma génération : trouver des solutions afin de préserver notre planète, notre bien le plus précieux », présente-t-il. Dans le cadre des relations diplomatiques, la mission est coordonnée avec un déplacement officiel aux Seychelles de S.A.S. le Prince Albert II de Monaco, programmé entre le 20 et le 27 octobre 2022. À cette occasion, nous avons pu nous entretenir avec lui.



« Monseigneur, vos premières impressions après votre visite sur cet atoll d'Aldabra ?

— C'est un atoll extraordinaire, l'un des plus sauvages au monde et un hotspot de la diversité sur notre planète. Nous ne sommes restés avec ma délégation que 24 heures à Aldabra mais avec ce que nous avons pu voir sur la partie terrestre, et sur la partie maritime, ce sont des écosystèmes remarquables. J'ai pu plonger, en masque, palmes et tuba, dans l'une des passes et j'ai été surpris par le nombre de poissons mais surtout leur diversité et leurs couleurs. Je n'ai pas eu le temps malheureusement de plonger ailleurs et d'aller ainsi observer les coraux ou encore les tombants dans le lagon mais je sais qu'ils sont dans un assez bon état de conservation. Je suis à titre plus personnel très heureux d'être venu enfin à Aldabra aux îles Seychelles. Cela faisait des années que je m'étais promis de venir ici et je n'ai pas été déçu tant, je le répète, ce site naturel est remarquable, d'autant que j'ai pu également appréhender les recherches que les scientifiques de la Seychelles Islands Foundation (SIF) à Aldabra ainsi que les efforts de conservation et préservation déployés par les autorités seychelloises depuis 50 ans.



— Votre visite officielle sur l'atoll d'Aldabra envoie un message très fort aux Seychellois mais également au reste du monde. Quel est d'ailleurs selon vous ce message ?

— Il en est un d'abord à l'intention de mes amis seychellois, celui que nous allons les aider concrètement dans la recherche scientifique et dans la protection de la nature via des partenariats que nous allons établir avec eux et le Centre Scientifique de Monaco, ma fondation ou encore l'Institut océanographique, des entités monégasques impliquées dans la recherche, dans une meilleure protection de la nature et dans la médiation avec les publics quant aux endroits les plus remarquables de la planète à préserver. Nous soutenons donc nos amis et partenaires seychellois dans toutes leurs actions visant à une meilleure protection des océans mais aussi ne l'oublions pas des écosystèmes terrestres.
Quant au message que je souhaite adresser au-delà des frontières seychelloises, c'est de dire qu'il y a encore des endroits sur Terre qu'il faut protéger des appétits de l'Homme. Bien entendu, cette protection ne doit pas nuire mais profiter aux populations locales quand elles existent. L'idée directrice, c'est d'aller vers plus de durabilité. Ces endroits sauvages peuvent être certes visités, mais avec un nombre limité de personnes afin de limiter les impacts. Il est également indispensable de lutter contre la pollution, la surpêche, le braconnage et contre tous les excès que notre espèce humaine fait subir à la nature. Ce sont toujours les mêmes thèmes qui reviennent en boucle mais il faut le répéter jusqu'à ce que les messages soient bien compris.



— Vous arborez Monseigneur sur votre polo le logo de « Monaco Explorations », votre aïeul le Prince Albert Ier a fait de l'exploration un symbole fort de votre famille, à l'heure des satellites, l'exploration de terrain raconte quoi finalement ?

— Les explorations de terrain sont toujours d'actualité, et comment ! Aujourd'hui, nous connaissons la Terre dans ses moindres recoins à l'inverse des océans et des grands fonds marins, dont nous ignorons encore beaucoup. Là sont des territoires à explorer, à investiguer et à connaître pour mieux les protéger. Le monde sauvage en mer comme à terre a durement souffert des impacts de l'Homme. Il faut là encore aller sur le terrain pour évaluer, connaître et protéger. Il s'agit in fine d'être en mesure d'évaluer la situation et d'envoyer les signaux d'alerte si nécessaire sur la disparition de certaines espèces. Combien d'espèces ont disparu ? Nul ne sait le dire très précisément. Heureusement, il y a également de bonnes nouvelles avec des espèces que l'on découvre. D'où l'importance de partir en exploration afin d'investiguer, de veiller, d'encourager, de favoriser la recherche ainsi qu'à la protection des derniers sanctuaires de la nature. Pour conclure, il s'agit pour Monaco Explorations de comprendre mieux les mécanismes de la nature et d'ainsi mieux protéger notre planète. »

Propos recueillis par Stéphane Dugast
Robert Calcagno, directeur général de l'Institut océanographique de Monaco

Quatre questions à Robert Calcagno, directeur général de l'Institut océanographique de Monaco et administrateur délégué des Explorations de Monaco de retour des îles Seychelles à l'occasion d'une visite officielle de S.A.S Le Prince Albert II de Monaco et d'une exploration inédite sur l'atoll d'Aldabra.



« Quel état des lieux pouvez-vous dresser de la mission « Océan Indien » organisée par Monaco Explorations ?

— Robert Calcagno : Disons d'abord que nous sommes à mi-chemin de cette mission dans l'océan Indien avec son point culminant qui se déroule actuellement sur le banc de Saya de Malha. Auparavant, avec le souverain et sa délégation, nous nous sommes rendus du 24 au 25 octobre derniers aux îles Seychelles pour visiter l'atoll d'Aldabra. Une mission exploratoire qui nous a permis de dormir une nuit sur la base scientifique de ce joyau de la nature, dont on fête d'ailleurs cette année les 50 ans de protection de la biodiversité par Les Seychelles. À l'issue de cette exploration, nous nous sommes rendus à bord du navire océanographique l'Agulhas II, bateau support de la mission déployée actuellement dans l'océan Indien par Monaco explorations. Enfin, S.A.S Le Prince de Monaco Albert II a été reçu à Mahé par le président de la République des Seychelles Wavel Ramkalawan ainsi que par l'ensemble de son gouvernement.

— Quels sont finalement les buts précis de cette campagne exploratoire ?

— Comme toujours les explorations de Monaco sont bâties sur un triptyque qui associe en premier lieu la science. Pour cette mission, 80 scientifiques ont ainsi embarqué sur l'Agulhas II. Ils sont en train d'étudier « sous toutes les coutures » pourrais-je dire l'océan Indien en utilisant les technologies les plus performantes. Quant au deuxième pilier, la politique, la diplomatie et l'influence, il n'a évidemment pas été négligé comme en atteste la visite officielle du souverain monégasque aux Seychelles et sa rencontre avec son président. Enfin, concernant le troisième pilier, la médiation, l'outreach comme disent les anglo-saxons, elle a revêtu de nombreuses formes à l'occasion notamment de l'escale du navire de notre expédition à Mahé qui a permis non seulement à des officiels seychellois de visiter l'Agulhas II et ses laboratoires embarqués mais également de recevoir à bord des enfants d'écoles de toutes les îles des Seychelles.

— Revenons à ce point d'orgue de l'expédition, le banc de Saya de Malha. De quoi s'agit-il au juste ?

— Il s'agit d'abord d'un banc mal connu, mal exploré, mal cartographié mais peut-être saurons demain à l'issue de cette campagne d'exploration, s'il s'agit ou pas d'une opportunité pour les Seychelles et Maurice en matière de protection de la biodiversité. En effet, Saya de Malha est une zone maritime pour laquelle les républiques des Seychelles et de Maurice ont obtenu la gestion commune des fonds marins par l'extension de leur plateau continental. Ce plateau constitue une vaste zone de faibles profondeurs, entre -7 et 200 mètres, qui est occupée en grande partie par un très grand herbier sous-marin. Cette « île invisible » comme je me plais à la décrire est à la fois un fournisseur de nourritures pour la biodiversité mais également un formidable système de captation de dioxyde de carbone (blue carbon). Cette zone est aujourd'hui très peu connue et une meilleure compréhension de son écosystème permettra assurément une meilleure gestion et une meilleure protection. L'idée sous-jacente de cette exploration, c'est de convaincre les différents pays de mettre en place des outils de protection qui pourront bénéficier non seulement à Saya de Malha mais à toutes les zones de l'océan qui présentent de telles caractéristiques. Puissent l'exemple d'Aldabra en matière de protection de la biodiversité se dupliquer sur le banc de Saya de Malha, une zone maritime aussi vaste en termes de superficie que la Suisse !

— D'un point de vue scientifique que font plus concrètement les scientifiques embarqués sur l'Agulhas II ?

— 10 projets principaux ont embarqué sur l'Agulhas II pour y conduire par exemple des études scientifiques des tortues, des pollutions plastiques, des études biologiques, physiques ou chimiques de la colonne d'eau ou encore des études sur le corail avec des prélèvements comme cela s'est opéré à Aldabra. Car, comme vous le savez, les récifs coralliens du monde sont menacés d'extinction. Peut-être que dans 50 ans, dans 100 ans, une grande partie de ces coraux aura d'ailleurs disparu. Un drame ! Nous avons le projet avec le centre scientifique de Monaco de créer une Arche de Noé des coraux. Avec l'aide d'aquariums du monde entier que nous avons fédérés, nous allons réintroduire dans ces aquariums mille espèces de coraux afin de les protéger mais aussi d'essayer de comprendre les plus résistants aux changements climatiques. L'idée, c'est bien d'entraîner les coraux à être plus résilients pour que si demain une catastrophe se produise, nous puissions pourquoi pas les réimplanter à certains endroits. »

Propos recueillis par Stéphane Dugast
CURIEUSE  L'AIRE MARINE ÉDUCATIVE
[Curieuse, Seychelles] Dans le cadre du projet Pareo, l'Aire marine éducative de l'île Curieuse a été inaugurée le 28 octobre 2022 avec les enfants de l'école Baie Ste-Anne de Pralin. Ce projet de sensibilisation à la protection des récifs coralliens est coordonné par l'Institut de recherche pour le développement (IRD) et soutenu par les Explorations de Monaco.
© NICOLAS MATHYS / ZEPPELIN / EXPLORATIONS DE MONACO


Pareo, des enfants seychellois s'engagent pour le récif corallien

Tout sourire, les enfants de l'école de la baie Saint-Anne à Praslin s'apprêtent à prendre la parole. Rien ne les déconcentre, pas même le ballet de tortues géantes qui déambulent près d'eux. Debout en rang d'oignon, ils sont une quinzaine, attendant que les adultes, les organisateurs, leurs maîtresses et des officiels, prennent place sur des bancs en bois, pour les écouter, eux les professeurs d'un jour.

Vendredi 28 octobre, à midi sur l'île Curieuse, sise à quelques encablures de Praslin aux Seychelles, a lieu la présentation d'une initiative innovante d'éducation à l'environnement qui marque la naissance l'Aire marine éducative (AME) de Curieuse aux îles Seychelles. Fier comme Artaban, Keinon est le présentateur de cette cérémonie organisée en plein air. Sa camarade Shayne racontera bientôt leur projet dans le menu détail tandis que Jelissa, Anna, et Lisa présenteront les deux maquettes en carton modélisant le récif qu'ils ont étudié sur les bancs de l'école mais également in situ suite à l'occasion d'une plongée en palmes-masque-tuba. Quant à Arnaud, il expliquera le QR code que lui et ses camarades ont conçu afin de prévenir les touristes de passage quant à la fragilité du récif corallien de cette île.

Pilotée par l'Institut de Recherche pour le Développement (IRD) – représentation de La Réunion, soutenue aux Seychelles par la Wildlife Conservation Society et Monaco Explorations, cette initiative est le résultat d'un projet baptisé Pareo pour « Patrimoine récifal de l'océan Indien entre nos mains ».

À l'origine de ce projet, Pascale Chabanet, chercheuse et représentante de l'IRD à La Réunion, jubile. La spécialiste en écologie des poissons récifaux voit ainsi se concrétiser à quelques mois de sa retraite un projet cher à son cœur : « J'étais trop fière d'entendre Anna me raconter ce matin qu'elle a mis en garde son grand-père qui pêchait trop près des récifs coralliens. Les messages de protection sont mieux entendus dans la bouche des enfants, et les adultes ainsi mieux sensibilisés, c'est une évidence ! ».

Mission donc accomplie sur l'île Curieuse, avec cette initiative qui a su conjuguer la transmission des connaissances scientifiques avec la découverte du milieu et des actions concrètes de conservation sur le terrain pour une douzaine d'élèves et leurs professeurs de l'école de la baie Saint-Anne à Praslin. « Le but, c'est véritablement d'inciter les jeunes à se reconnecter à un univers si proche d'eux et qu'ils ne connaissent souvent pas. Si les enfants deviennent des acteurs de la protection des récifs coralliens, les adultes doivent s'engager dans une bonne gestion de cet environnement unique. N'oublions pas que les récifs coralliens sont dans aux Seychelles et sur d'autres îles de cette région du monde un patrimoine à la fois naturel et culturel », s'enthousiasmait sur place Pascale Chabanet, fière du travail accompli par les élèves et leurs professeurs.



Après La Réunion, l'île Maurice, l'île Curieuse aux Seychelles, le projet Pareo va bientôt se déployer dans une autre île de l'océan Indien : l'île de Mohéli aux Comores. Une belle suite à cette initiative qui va permettre de sensibiliser et mettre en réseau d'autres enfants et ainsi que des décideurs locaux et des citoyens motivés à faire progresser la conservation des récifs coralliens, qui malheureusement se dégradent sous la pression humaine. Sur l'île Curieuse, très fréquentée par les touristes, l'aire marine éducative ainsi inaugurée laisse présager d'un avenir plus vert et bleu.

Stéphane Dugast
L'Agulhas II accueille à son bord des écoliers de toutes les Seychelles

Mahé (Seychelles), le 31 octobre 2022. À l'occasion de sa dernière journée d'escale à Port-Victoria, l'Agulhas II, navire-support de l'expédition « Océan Indien » organisée par Monaco Explorations, a accueilli de nombreux scolaires en provenance d'écoles de toutes les îles Seychelles, dont Persévérance Secondary School, l'école Pareo de baie Saint-Anne ou encore l'International School Seychelles. L'occasion pour les organisateurs de cette mission de faire découvrir de l'intérieur à des scolaires et des enseignants seychellois à la fois un navire d'exploration mais aussi une mission scientifique via des échanges avec les chercheurs, les étudiants et les artistes embarqués. « Cette mission dans l'océan Indien ne consiste pas seulement en un programme scientifique dense et pluridisciplinaire, il s'agit aussi pour nous de valoriser les contenus, les connaissances et les ressources acquis durant toute cette campagne d'exploration. Des savoirs que nous aimons à partager, à vulgariser au plus grand nombre, et qui sait faire naitre des vocations de scientifiques ! », explique Gilles Bessero, directeur des explorations de Monaco et chef de la mission « Océan Indien ».

Quant aux protagonistes embarqués pour cette seconde partie de cette campagne en « Océan Indien », ils font désormais route au nord-est pour y vivre, du 2 au 17 novembre, une campagne scientifique pluridisciplinaire inédite sur un écosystème sous-marin finalement peu étudié : le banc de Saya de Malha, situé entre les Seychelles et Maurice. Un vaste herbier sous-marin aussi grand que la Suisse.

Stéphane Dugast
CORAIL  DES PRÉLÈVEMENTS POUR LA SCIENCE
[Aldabra, Seychelles] Des scientifiques de l'Institut océanographique de Monaco et d'Océanopolis à Brest prélèvent des coraux au cours d'une escale sur l'atoll d'Aldabra lors de la mission « Océan Indien ». Ces coraux seront ensuite dispatchés dans différents aquariums français, et un hollandais.
© KATIA QUÉMÉRÉ / OCEANOPOLIS / EXPÉDITIONS DE MONACO


Coraux, ces joyaux de l'océan

Sur l'atoll d'Aldabra, des scientifiques spécialistes du corail ont œuvré pendant la mission « Océan Indien » déployée en octobre-novembre 2022 par Monaco Explorations. L'occasion pour ces plongeurs-chercheurs de prélever des échantillons de coraux en vue par la suite de les conserver, de les étudier et même de les cultiver. Fortement menacés par les changements climatiques, les récifs coralliens sont en effet plus que jamais des joyaux de nos océans à protéger.



58, c'est le nombre de colonies de coraux prélevées sur l'atoll d'Aldabra, avec l'accord des autorités seychelloises, par les chercheurs et les spécialistes du corail embarqués lors de la mission « Océan Indien » orchestrée par Monaco Explorations en octobre-novembre 2022. « Cette opération marque le début d'une grande aventure menée sur le long terme, dont le but est de conserver toutes les espèces de coraux actuellement recensées dans le monde. Il s'agit d'étudier leur réponse au changement climatique et même, pourquoi pas par la suite, de pouvoir repeupler des zones dégradées », s'enthousiasme Didier Zoccola, chercheur de l'équipe physiologie-biochimie du Centre scientifique de Monaco et chef d'orchestre de cette opération qui scelle une étroite collaboration scientifique entre les Seychelles, la France et Monaco quant à l'avenir des coraux. Au cours de leurs 7 plongées réalisées entre le 19 et le 24 octobre 2022 sur le site unique de l'atoll d'Aldabra, l'équipe a ainsi prélevé 58 colonies de coraux vivants, n'excédant pas la taille de 15 centimètres et représentant 21 espèces.



Maillon capital de l'équilibre biologique des océans, les coraux font parler d'eux. Comme un puissant écho à une actualité qui a fait la une des médias du monde entier avec l'annonce d'une nouvelle vague de blanchissement qui menace actuellement la grande barrière de corail en Australie. « Le réchauffement de l'eau des océans est sans aucun doute à l'origine de ce blanchissement », explique d'emblée Robert Calcagno, directeur général de l'Institut océanographique de Monaco en visite aux Seychelles, avant d'argumenter son propos : « Selon les rapports du Giec, une augmentation moyenne de 1,5°C de la température de surface pourrait entraîner la disparition, sinon la raréfaction de 70 à 90 % de certaines espèces de coraux ». Si les récifs coralliens ne couvrent que 0,2 % de la surface des océans, ils abritent, en effet, 30 % de sa biodiversité. Les répercussions sont donc directes sur ces écosystèmes marins emblématiques. D'où l'initiative, née et lancée à Monaco, de créer un conservatoire mondial des coraux avec comme ambition première de préserver ce patrimoine naturel exceptionnel.
« En raison du changement climatique, les récifs coralliens souffrent. Il est donc nécessaire d'élaborer de nouvelles solutions pour les sauver. La réception et l'introduction des coraux dans les aquariums dédiés va sans aucun doute permettre un suivi technique dans les meilleures conditions d'acclimatation possibles » Didier Zoccola, chercheur au Centre scientifique de Monaco.

Ce « conservatoire mondial du corail » répond à plusieurs objectifs, dont celui donc de conserver dans de bonnes conditions des souches naturelles dans le but à terme de les réimplanter dans des zones abîmées ou détruites par les effets du réchauffement global. Aujourd'hui, environ 250 espèces de coraux sont déjà maintenues et cultivées dans les aquariums à travers le monde. Cette initiative a d'ores et déjà séduit des partenaires, dont un réseau d'aquariums parmi lesquels, en France, Océanopolis à Brest ou encore le Centre national de la Mer Nausicaá à Boulogne-sur-Mer, le Musée océanographique de Monaco et le Koninklijke Burgers' Zoo & Safari Meeting Centre au Pays-Bas.

Conditionnées dans des bassins de stockage sur le pont n°3 du navire-support de l'expédition, l'Agulhas II, les 58 colonies de coraux collectés sur l'atoll d'Aldabra ont d'abord été transférés le 29 octobre vers des cuves de stabulation installées à Mahé aux Seychelles avant d'être expédiés par avion vers plusieurs aquariums, dont ceux du Musée océanographique de Monaco et d'Océanopolis à Brest. Pour l'heure, l'objectif demeure le même pour tous les scientifiques, conservateurs d'aquariums et spécialistes du domaine investis dans cette initiative, celui de construire une véritable « arche de Noé » des coraux sous la forme de colonies vivantes. Une manière assurément d'éclairer le présent et le futur de nos océans.



L'Ambassadrice de France aux Seychelles, Olivia Berkeley-Christmann, et le Ministre seychellois des Pêcheries et de l'Économie bleue, Jean-François Ferrari, assistaient à cette opération de déchargement, marquant une étroite collaboration scientifique entre les Seychelles, la France et Monaco quant à l'avenir des coraux, maillon capital de l'équilibre biologique des océans.

Stéphane Dugast
Trois questions à Didier Zoccola, chercheur au sein de l'équipe de physiologie-biochimie au Centre scientifique de Monaco

« Comment allez-vous conserver ces coraux ?

— Didier Zoccola : À Monaco, comme dans les aquariums partenaires, les coraux prélevés vont très bien se porter puisque nous allons, comme des plantes, les bouturer. Le Centre scientifique de Monaco a d'ailleurs été pionnier en la matière et ce dès la fin des années 1980. Ce sont aujourd'hui des techniques que nous contrôlons donc parfaitement. Il est en effet possible de maîtriser les différents paramètres – la lumière, la température ou encore le pH – afin d'assurer des conditions optimales de conservation et même de repousse du corail. Aujourd'hui, nous avons à Monaco 80 espèces de coraux mais il en existe moins de 250 cultivées dans le monde et 1 600 à l'état sauvage. L'inventaire ne fait donc que commencer !

— Y-a-t-il véritablement urgence à commencer cet inventaire ?

— Oui, compte tenu des menaces pesant sur les récifs coralliens, au risque sinon de voir s'éteindre cet élément clef de la biodiversité des océans. Avec la création de ce conservatoire mondial des coraux, il s'agit de préserver un patrimoine naturel exceptionnel en grand danger. Des spécialistes ne prédisent-ils pas leur extinction en 2100 si rien ne change ? D'où l'urgence de faire « pousser » des coraux ex situ, c'est-à-dire hors de leur milieu mais dans des conditions parfaitement contrôlées. Il s'agit aussi pour nous d'étudier la résistance des espèces à la chaleur et de sélectionner les variétés les plus solides afin à terme de les réimplanter dans les zones les plus endommagées.

— Cela ne vise donc pas qu'à créer une simple banque du corail ?

— Tout à fait ! Nous sommes aussi un laboratoire à grande échelle au service de la recherche afin de faire avancer les travaux en matière de biologie de l'évolution. Réseau d'échanges, ce projet a également pour vocation de contribuer à la restauration des récifs coralliens dans les zones dévastées du monde. C'est également l'opportunité de découvrir et de valoriser tout le potentiel caché de ces organismes exceptionnels finalement encore fort peu explorés. Toutes ces recherches permettront sûrement de proposer dans les années à venir de nombreux produits innovants pour le bien-être et la santé humaine. Pour résumer, ce projet est un challenge scientifique d'envergure, mais il porte aussi en lui l'espoir de conserver une partie non négligeable du patrimoine vivant de l'humanité. Les récifs coralliens renferment 30 % de la biodiversité des océans, ce qui fait d'eux les écosystèmes les plus riches du monde marin ! »

Propos recueillis par Stéphane Dugast
SAYA DE MALHA  UN BANC MERVEILLEUX
[Saya de Malha, Seychelles] Si les sciences sont en effervescence à bord de l'Agulhas II, les arts ne sont pas en reste grâce à la présence assidue dans les laboratoires des deux artistes en résidence. Ils affectionnent ces récoltes sous-marines tant les matières, les couleurs et les morphologies les étonnent et les inspirent.
© NICOLAS MATHYS / ZEPPELIN / EXPLORATIONS DE MONACO


L'or vert de Saya de Malha

Bienvenue à bord de l'Agulhas II, navire support de la campagne océanographique déployé par Monaco Explorations jusqu'à fin novembre en océan Indien. Destination le banc de Saya de Malha, situé entre les îles Seychelles et Maurice, pour y découvrir ses trésors et son vaste herbier sous-marin, un « or vert » qui pourrait se révéler fort utile à étudier, à connaître et à gérer à l'heure où le climat se dérègle un peu partout sur Terre.

Lundi 7 novembre 2022, 8 heures du matin. Toutes les planètes semblent enfin alignées. Le ciel est bleu sans un nuage, le soleil généreux, la mer peu agitée, et la houle moins prononcée que les jours précédents. Des considérations météorologiques idoines pour conduire des opérations sous-marines dans un coin de l'océan Indien peu fréquenté par les navires. Les scientifiques embarqués sont tous impatients de découvrir les premières images sous-marines de Saya de Malha, un vaste herbier sous-marin. Une impatience légitime tant les chercheurs-explorateurs n'ont vu que du bleu à perte de vue depuis une semaine. Seuls les cinq plongeurs embarqués ont pu ces deux derniers jours s'aventurer sous l'eau à la découverte de ce que certains appellent une « île invisible » tandis que d'autres préfèrent parler d'une « île submergée ». Une chose est certaine, le banc de Saya de Malha est l'un des plus grands herbiers sous-marins au monde avec ses 40 000 km². D'origine volcanique, cet écosystème s'est formé il y a environ 65 millions d'années, et sa biodiversité est encore aujourd'hui méconnue et insuffisamment documentée. C'est d'ailleurs l'un des enjeux principaux de cette mission « Océan Indien » déployée jusqu'à fin novembre par Monaco Explorations.

À bord de l'Agulhas II, navire support de cette campagne exploratoire, l'excitation est d'autant plus palpable que le ROV (Remotely Operated Vehicle), un drone sous-marin taille XXL, évolue désormais à une trentaine de mètres de profondeur et retransmet des images tournées grâce à ses caméras embarquées. Au PC de conduite du ROV, localisé dans un container installé à la poupe du navire, on fait la queue. À l'intérieur, l'ambiance est plus feutrée, mais surtout studieuse. 9 heures tapantes, les premières images du banc de Saya de Malha apparaissent sur les écrans mais déçoivent. Les fonds sont très sablonneux, parsemés ici et là de petites « patates » de corail. Au PC-ROV, Egon et Robert Laaser sont quant à eux évidemment très appliqués pour piloter leur engin capable de naviguer à des profondeurs allant jusqu'à 3 000 mètres, grâce à ses quatre propulseurs horizontaux et ses deux propulseurs verticaux. À Robert, la mission de scruter les nombreux écrans vidéo de contrôle et de communiquer par radio avec la passerelle sur ses intentions de manœuvre et la vitesse à adopter pour l'Agulhas II, idéalement à moins d'un nœud (1,8 km/h). À Egon, son frère cadet, de piloter l'engin avec en mains une manette à peine plus grosse que celle de jeux vidéo, et aux pieds, deux pédales lui servant à contrôler l'immersion et la conduite du ROV.



Assise à leurs côtés, la chercheuse seychelloise Sheera Telma est aux aguets : « Nous sommes impatients de découvrir ces seagrass meadows [ou « prairies sous-marines », ndlr]. Nous évoluons pour le moment à une trentaine de mètres de profondeur mais nous ne voyons rien. Les seagrass, les herbes marines, ne sont de toute façon plus très loin, c'est une question de minute ! ». Chacun semble retenir son souffle quand quelqu'un toque bruyamment à la porte du container. L'équipe allemande de tournage est impatiente de filmer et de découvrir à son tour les images de ces fonds marins. Même effervescence dans la deuxième salle de contrôle du ROV plus spacieuse. Installé comme de coutume devant ses écrans répétiteurs, Andrew Matthew, l'opérateur de Marine Solutions, ne semble guère affectionner cette effervescence. Le brouhaha est même total. Les discussions filent, en effet, bon train entre chercheurs, les uns parlant en français, les autres en anglais.
Soudain, du vert apparaît sur les écrans, électrisant l'ambiance : « Seagrass, seagrass… ». Une infime partie de l'un des plus grands herbiers sous-marins au monde se dévoile alors sous les yeux ébahis des scientifiques.

Sundy Ramah, éco-physicien spécialiste de la faune benthique à l'île Maurice, est aux anges : « Cet écosystème est unique. Il est d'abord un lieu de reproduction pour les poissons et un lieu d'habitat des juvéniles. C'est aussi un véritable puits à carbone. Ces prairies sous-marines, composées de plantes à fleurs et non d'algues, jouent un rôle important dans les océans mais elles sont menacées par la pollution, la pêche au chalut ainsi que l'acidification des océans. D'où tout l'intérêt d'établir durant cette mission une base de données pour que nous, les Seychellois, et nous, les Mauriciens, puissions mieux connaître cet environnement afin de mieux le gérer et de mieux le protéger ». Des propos qui font immédiatement réagir Dominique Benzaken, chercheuse franco-australienne spécialisée dans les questions de gouvernance des océans : « Le rôle des herbiers marins est essentiel à étudier, et à mieux cerner. Toute cette campagne exploratoire fait résonance avec les thématiques traitées en ce moment durant la COP 27 en Égypte concernant les océans et leur gouvernance, c'est évident ! Pour des pays insulaires comme les Seychelles et Maurice, c'est même une question cruciale ! ». Un intérêt pour les herbiers marins, qu'une étude publiée le 20 mai dernier sur le site Internet de la revue Nature Geosciences, a ravivé tant finalement les herbiers marins jouent un rôle primordial dans la régulation des changements climatiques, à condition de survivre aux activités humaines. Ces grandes prairies sous-marines auraient, en effet, la capacité de pouvoir stocker deux fois plus de carbone que les forêts tropicales et tempérées, et cela à surface comparable. Il s'agirait d'écosystèmes dynamiques qui offriraient donc une capacité unique à stocker en continu du carbone dans leurs racines et dans le sol situé dans les zones littorales, ou en haute mer concernant Saya de Malha.

À l'heure des constats alarmistes, cette étude sur les grandes prairies sous-marines et leur potentiel incite à l'optimisme d'autant que pour ce qui concerne « l'île invisible », le site a été non seulement inscrit au Patrimoine mondial de l'Unesco (sous réserve des critères d'identification nécessaires) mais il a fait également l'objet d'une gestion conjointe par les républiques de Maurice et des Seychelles, deux États insulaires qui détiennent chacun le plateau continental faisant de ce lieu un laboratoire incontestable pour le futur traité concernant la protection de la biodiversité située au-delà des juridictions nationales et des zones économiques exclusives (ZEE). Des atouts de taille pour le banc de Saya de Malha finalement peu exploré à l'exception de quelques campagnes océanographiques, dont une emblématique au début des années 1960, une autre soviétique en 1988 et une plus récente en 2021 avec l'ONG Greenpeace. Des constats et un historique dont se moquent pour le moment éperdument les chercheurs embarqués à bord de l'Agulhas II, trop affairés à penser à la suite des opérations.
Midi, le ROV ne va pas tarder à être remonté sur le pont arrière du navire, le temps de récupérer les caméras et de stocker des gigas-octets d'images dans les disques durs avant de réaliser un deuxième transect [ligne imaginaire qui traverse un espace afin d'en étudier les composantes paysagères, ndlr], puis un troisième : « Nous envisagions quatre transects aujourd'hui. Mais entre ce que l'on projette sur le papier et le vécu sur le terrain, il y a toujours un écart et j'ai dû arbitrer. Qu'importe, tous les scientifiques, 80 au total, sont en ce moment sur le pont nuit et jour pour multiplier les récoltes, les tris et le classement des spécimens», précise enthousiaste Francis Marsac, représentant de l'IRD aux Seychelles, océanographe et halieute, expert des pêches thonières de l'océan Indien et des questions environnementales, chargé pour cette campagne exploratoire de coordonner toutes les opérations scientifiques. À l'issue de ces 3 transects du jour, longs au total de 8 miles nautiques (13 kilomètres environ), il a été décidé d'envoyer l'équipe des plongeurs constitués de 5 hommes et femmes-grenouilles, 2 pilotes d'embarcation et 2 volontaires afin d'aider à la collecte des échantillons quand ils remontent en surface. Si ROV, chaluts, dragues et filets couvrent davantage de surface, les plongeurs à l'œil aguerri permettent de collecter des spécimens vivants in situ de façon plus ciblée, comme l'explique Line Le Gall, professeure au Muséum national d'histoire naturelle (MNHN), directrice des explorations scientifiques au MNHN et cheffe de mission des plongées hyperbares durant la campagne d'exploration « Océan Indien » organisée par Monaco Explorations : « La plongée scientifique permet d'aider à décrire les caractéristiques des fonds marins de façon plus fine. Car sous l'eau, nous réalisons des prélèvements par brossage ou par succion avec un aspirateur. C'est certes un travail de fourmis mais cela permet de collecter des organismes très petits, essentiels dans la chaîne alimentaire des océans par exemple ». Une utilité vérifiable après chaque plongée-récolte dans les laboratoires embarqués du navire.


Dès leur arrivée à bord, les spécimens récoltés sont triés parfois au tamis et classés par groupe à l'œil nu puis à la loupe binoculaire avant d'être soigneusement conservés dans des boîtes ou des tubes plastiques de différentes tailles en fonction de leur morphologie. Traités à l'alcool ou séchés sur des herbiers pour les algues, ces spécimens sont ainsi savamment classés avant d'être étudiés dans les prochains mois dans des laboratoires à terre. Une opération minutieuse qui requiert les compétences taxonomiques de chaque chercheur et plongeur embarqué. Si Mariette Dine, du Ministère des pêches et de l'économie bleue aux Seychelles, se concentre sur les algues, Benoît Gouilleux, spécialiste des amphipodes à l'université de Bordeaux, s'applique à trier et classer les animaux de petite taille. Non loin de lui, le professeur bientôt émérite Philippe Bouchet est quant à lui sans cesse consulté tant il est le spécialiste incontesté des mollusques. Figure du MNHN, le chercheur sexagénaire a réalisé en près de 40 ans de carrière de nombreuses campagnes océanographiques partout dans le monde.

Si les sciences sont ici en effervescence, les arts ne sont pas en reste grâce à la présence assidue dans les laboratoires des deux artistes en résidence à bord. Élise Rigaud et Rémy Leroi affectionnent chacun à leur manière ces récoltes tant les matières, les couleurs et les morphologies les étonnent et les inspirent. Un travail artistique qui fait indéniablement écho à celui des artistes-illustrateurs d'antan embarqués sur les voiliers d'exploration comme Louis Tinayre (1861-1942) qui réalisa de nombreux dessins sur le motif pour le prince Albert Ier de Monaco lors de ses campagnes scientifiques au Spitzberg réalisées au début du XXème siècle. Bientôt minuit à bord du navire d'exploration, une douzaine de chercheurs continuent de s'activer dans les laboratoires pour continuer à réaliser des tris et des classements tandis que les 5 chercheurs-plongeurs stoppent là leurs travaux. Un temps de repos s'impose à eux avant une prochaine journée encore chargée : leur prochaine plogée est programmée à 7 heures le lendemain, et leur réveil à 6 heures.


Toute la nuit, le pont n°3 et ses labos voisins seront ainsi assidûment fréquentés d'autant que seront déployés le chalut, la drague, le traîneau (pour glisser au fond de l'eau), la bathysonde, les filets remorqués de type manta (à la surface), ou encore le filet Bongo (jusqu'à 200 mètres de profondeur). Chaque heure compte lors d'une campagne océanographique d'autant que le mauvais temps ou des pannes mécaniques peuvent jouer des sales tours. De la centaine de gens embarqués sur l'Agulhas II, ils ne seront donc qu'une poignée à avoir le temps d'aller contempler la pleine lune au pont n°9 situé juste au-dessus de la passerelle de navigation. Des instants de contemplation qui rendent forcément philosophe et rêveur d'autant que sous l'étrave du navire d'exploration dort de l'or vert, un herbier sous-marin vaste comme la Suisse qui serait un formidable puits de carbone. Et dire que l'île invisible n' a encore livré ses secrets qu'au compte-gouttes…

Stéphane Dugast
ÉCHO DES LABOS #1
 Trois chercheurs d'excellente humeur


10 novembre 2022, à bord de l'Agulhas II situé au banc de Saya de Maya, dans l'océan Indien.

Les opérations se sont succédé toute la nuit avec les mises à l'eau de la drague, des filets ou encore de la rosette. Si les scientifiques qui étaient de quart cette nuit sont partis se coucher, ceux de quart de jour débarquent au laboratoire du navire. Ce matin, nous retrouvons trois chercheurs d'excellente humeur : Francis (IRD), chef des opérations scientifiques de la mission « Océan Indien », Laure (MNHN), spécialiste des crustacés, et Frédéric (IRD), spécialiste des écosystèmes marins.

réalisation : Stéphane Dugast

Saya de Malha, un cas d'école

Découvert il y a 500 ans par des navigateurs portugais, le banc de Saya de Malha – littéralement « jupe de tricot » – fait l'objet d'un premier relevé topographique par le capitaine Robert Moresby de la Royal Navy en 1838. Situé à l'extrême nord de la dorsale des Mascareignes, entre les Seychelles et Maurice, ce banc constitue l'un des plus grands herbiers sous-marins au monde. Il est également connu pour être un lieu de reproduction des baleines à bosse et des baleines bleues. Il abrite aussi une très grande diversité d'espèces mais cette biodiversité est encore insuffisamment renseignée. Sur le plan géopolitique, les Seychelles et Maurice ont obtenu en 2011 pour le banc Saya de Malha le statut d'extension du plateau continental tel qu'il est défini par la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM). Dans le cadre d'une gouvernance conjointe mise en place par des accords signés l'année suivante, les deux États bénéficient de droits d'exploitation des ressources vivantes sédentaires (inféodées au fond), et des ressources minérales du sol et du sous-sol (métaux, pétrole, gaz). Cette gestion conjointe par deux États est un cas unique à l'heure actuelle au niveau international, ce qui en fait un modèle d'étude spécifique retenu par le projet Sapphire (2017-2023) du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Ce projet soutient la mise en œuvre d'un programme d'action stratégique pour la gestion durable des écosystèmes marins de la région occidentale de l'océan Indien. Les ambitions sont nobles et multiples car elles consistent aussi bien à construire une capacité de gestion grâce à la planification de l'espace marin, à démontrer les bénéfices d'un mécanisme innovant de gouvernance de l'océan et de respect des bonnes pratiques, qu'à améliorer le dispositif existant et à guider des initiatives similaires qui pourraient être lancées dans d'autres régions du globe. Outre ces droits, le statut de la zone confère également aux deux États des devoirs. Le développement d'activités économiques et l'exploitation de ce milieu sont étroitement liés à l'essor de l'économie bleue des deux pays et devront, selon les Nations unies, causer un impact minimal sur l'écosystème.

Stéphane Dugast
ÉCHO DES LABOS #2
 Philippe et le Conus primus


12 novembre 2022, à bord de l'Agulhas II situé au banc de Saya de Maya, dans l'océan Indien.

Philippe Bouchet est malacologiste (spécialiste des mollusques), et professeur au Muséum national d'Histoire naturelle. Ce jour-là, il tient dans ses mains le deuxième spécimen connu au monde de Conus primus. Ce mollusque gastéropode a été décrit pour la première fois en 1990 par deux Allemands, Röckel & Korn, sur la base d'un spécimen collecté par une expédition soviétique en 1988.

réalisation : Stéphane Dugast

MICROPLASTIQUES  UN ENJEU PLANÉTAIRE
[Saya de Malha, Seychelles] Un membre de l'équipage guide un filet pour le remonter à bord de l'Agulhas II. Conçu pour capturer les petites particules qui flottent à la surface de l'eau, ce filet de type manta est utilisé par le projet Madcaps pour étudier les microplastiques, notamment les microorganismes qu'ils véhiculent.
© NICOLAS MATHYS / ZEPPELIN / EXPLORATIONS DE MONACO


Madcaps, à la pêche aux microplastiques

Collecter et étudier les microplastiques en haute mer, tel est l'objectif phare de Madcaps, un projet de recherche scientifique déployé durant 2 mois dans le cadre de la mission « Océan Indien » orchestrée par Monaco Explorations en octobre et novembre 2022. Un sujet à forts enjeux tant la pollution dans nos océans, combinée aux effets du réchauffement climatique, serait dramatique pour les récifs coralliens.

17 heures bientôt tapantes, plage avant de l'Agulhas II. Le navire océanographique a ralenti sa course à 2 nœuds (moins de 4 km/h). Biologiste marin et cheffe de la mission Madcaps, Gwennaïs Fustemberg est sur le qui-vive. Son acolyte Vyctoria n'est toujours pas là. Elle va devoir faire sans elle les manipulations préparatoires, à commencer par établir le point GPS correspondant à l'envoi du filet manta. Son lancement depuis le bord est, en effet, imminent.
Fabriqué à partir d'un tissu spécial, à mailles calibrées très fines (500 microns), le filet de type manta est composé de deux grandes ailes placées de part et d'autre de la « bouche » du filet afin de le maintenir ouvert pendant le trait, lui donnant la forme d'une raie Manta (d'où son nom). Une configuration qui lui permet de collecter les microparticules de plastique flottant en surface, comme l'assure Gwen rassurée par l'arrivé de Vyctoria qui débarque juste à temps pour saisir les autres données, dont celles du débitmètre servant à évaluer la quantité d'eau qui va passer dans le filet.



Un moment de répit qui permet à la cheffe de mission de se faire plus prolixe : « Avec ses deux ailes l'aidant à surfer sur les vagues, le filet manta flotte sur l'eau la « gueule » ouverte afin de récupérer les microplastiques qui passent ensuite le long du filet et se retrouvent, en bout de course, piégés dans un collecteur ». L'opération est désormais routinière sur l'Agulhas II car elle est, ce jour-là, la quarantième (sur une grosse soixantaine de mises à l'eau prévues) du projet Madcaps (MicroplAstics anD CorAls PathogenS) déployée depuis le début de la campagne océanographique « Océan Indien » organisée par Monaco Explorations durant l'automne 2022.

COUPS DE FILET

17h30, le filet manta, la « gueule ouverte » 30 minutes durant, a comme prévu fait office d'aspirateur. « Ces petits plastiques collectés ne sont pas des bonnes nouvelles pour la vie marine. Ne seraient-ils pas d'ailleurs porteurs de pathogènes coralliens ? C'est pour le savoir que nous avons embarquées sur l'Agulhas II et que nous multiplions les coups de filet », précise Gwen tandis que Vyc rejoint de son côté les marins du bord, sans qui chacune de ces manœuvres ne pourrait s'effectuer.



Gwen peut de nouveau souffler. L'occasion rêvée de parler avec elle du projet Madcaps : « Pour nous, l'objectif, c'est bien d'abord d'étudier la distribution spatiale des microplastiques dans l'océan Indien, microplastiques qui se déplacent en fonction des courants océaniques de surface. Nous analysons ensuite les micro-organismes qui se développent sur ces plastiques car ils peuvent transporter des maladies coralliennes. Un domaine de recherche encore largement inexploré ».

Associant plusieurs organismes scientifiques et associations, dont l'UMR Entropie à l'Université de La Réunion, l'IRD Marseille, les associations The Ocean Cleanup et Best Run, le projet Madcaps fait partie intégrante d'un programme plus global, le Marine Litter Monitoring, porté par la Western Indian Ocean Marine Science Association (WIOMSA) dont les activités cadrent parfaitement avec la Convention de Nairobi [protection et gestion de l'environnement marin en Afrique de l'Est, ndlr]. Le projet international Marine Litter Monitoring consiste, en effet, à réaliser et à appliquer un programme de suivi des déchets marins côtiers dans 7 pays du sud-ouest de l'océan Indien : : la Tanzanie, les Seychelles, Maurice, le Mozambique, l'Afrique du Sud, le Kenya et Madagascar.
RÉCOLTER, ANALYSER, PARTAGER

18 heures, pont n°3 dans les laboratoires de l'Agulhas II, Chloé est impatiente de récolter ce premier trait. D'humeur toujours joviale, l'illustratrice embarquée de Madcaps a troqué ce soir ses pinceaux et son carnet contre une pince et une coupelle, le temps d'aider ses deux « associées » à analyser la récolte du jour : « Elle est bonne si j'ose dire ! Il y a plein de couleurs, de formes et des morceaux plus gros que d'habitude. Il y a aussi des halobates, ces petits insectes qui ont élu domicile sur ces microplastiques. D'un point de vue graphique, c'est très riche et très coloré. Je m'en réjouis comme illustratrice, mais je m'en désole comme citoyenne tant la présence de ces microplastiques est néfaste pour les océans ! ».



Lorsqu'elle n'est pas d'opération de tri, Chloé est chargée de réaliser un journal de bord à l'aquarelle sous forme de BD afin de retracer la participation du projet Madcaps à la mission « Océan Indien 2022 ». Si les activités quotidiennes de Gwen et de Vyc l'intéressent en premier lieu, la vie du bord et les autres projets scientifiques la captivent désormais : « C'est mon premier embarquement et ma première mission de ce genre, je suis une éponge tant chaque opération est fascinante. Et puis, cette campagne concentre en un même lieu des gens avec des compétences et un vécu incroyable ».

Quant à son journal de bord dessiné, il sera à leur retour à terre édité et diffusé auprès des différents partenaires académiques du projet Madcaps, dont le collège Lucet Langenier à Sainte-Suzanne (La Réunion). « Acquérir des connaissances sur la pollution plastique dans les eaux de surface du sud-ouest de l'océan Indien est essentiel, mais il est également important de pouvoir transmettre nos connaissances de manière pédagogique et ludique ! », assure de son côté Vyc, très enthousiaste à l'idée de parler de leur expédition dans l'océan Indien le lendemain après-midi, par Internet interposé, à une classe d'élèves réunionnais.

« Collecter, traiter et analyser ces microplastiques, c'est non seulement établir un état des lieux précis de cette problématique mais c'est aussi donner à terme de nouvelles perspectives dans les domaines de la biologie, de la médecine et de l'écologie. Les interactions entre l'océan et la santé sont, en effet, complexes et encore largement inexplorées », conclut Gwen désormais pressée d'aller dîner sur le pouce et d'enchaîner par le briefing du jour afin de négocier avec Gilles Bessero, le chef d'expédition, un nouveau créneau pour son filet manta tant la récolte du jour en microplastiques s'est révélée instructive.



Les sciences embarquées demandent de la réactivité, de l'énergie et de l'enthousiasme. Des qualités dont Gwen, Vyc et Chloé ne manquent pas, d'autant que de nouvelles zones maritimes vierges seront bientôt à prospecter du côté de Saint-Brandon, un archipel formé d'une cinquantaine d'îles, toutes singulières et protégées par un incroyable récif corallien en forme d'arc couvrant 280 km². Un nouveau sanctuaire de la Nature à observer à coup de filets… manta pour évaluer la menace plastique et son impact sur la biodiversité marine. Une mission qui tient à cœur de l'équipe Madcaps embarquée, et à celle à terre chargée ces prochains mois d'étudier les micro-organismes qui vivent sur ces plastiques. L'exploration ne fait donc que commencer.

Stéphane Dugast
ÉCHO DES LABOS #3
 Gwen et le projet Madcaps


13 novembre 2022, à bord de l'Agulhas II situé au banc de Saya de Maya, dans l'océan Indien.

Biologiste et cheffe du projet Madcaps, Gwennaïs Fustemberg s'apprête à envoyer un filet manta par-dessus bord. Avec une maille de 500 microns, ce filet collecte les microplastiques à la surface de l'eau. Il doit permettre de comprendre leur distribution dans l'océan Indien occidental, mais aussi d'identifier les microorganismes qui se développent dessus. Il s'agit in fine de savoir si ces microplastiques sont vecteurs de pathogènes au corail.

réalisation : Stéphane Dugast

L'océan sous plastique

24 400 milliards, c'est le nombre de fragments de plastiques estimés dans nos océans. Des chiffres édifiants rapportés par une récente étude de l'Ifremer publiée en septembre 2021. Données à l'appui, les chercheurs démontrent que les microplastiques à la surface des eaux océaniques sont 5 fois plus nombreux qu'on ne le pensait . Le fruit d'une logique implacable. 20 millions de tonnes de déchets issus des continents terminent chaque année dans la mer : parmi eux, 8 à 18 millions de tonnes sont des plastiques. Non biodégradables, ils ne disparaissent pas dans la nature mais se fragmentent en minuscules morceaux d'une taille inférieure à 5 mm. Parmi les conséquences attendues sur la biodiversité marine, les scientifiques craignent une accélération de la dispersion des pathogènes à travers le globe via ces microplastiques, une source de pollution préoccupante à la fois pour l'environnement, la biodiversité mais également la santé humaine. Des constats alarmistes qui nécessitent d'ores et déjà pour la communauté scientifique d'évaluer plus finement les impacts sur la faune et la flore d'autant que les microplastiques à la surface de l'eau ne sont que la partie émergée de l'iceberg, car 95 % de cette pollution finit sur le fond. Des voix s'élèvent quant aux solutions à apporter, dont une très pragmatique portée par François Galgani, océanographe spécialiste en sciences de l'environnement à l'Ifremer, et co-auteur de ce rapport : « Vu la quantité de déchets déversés chaque année en mer, il est urgent de réduire ce flot ininterrompu en limitant nos déchets et en améliorant le recyclage. Le meilleur déchet reste celui qu'on ne produit pas ! ». Pour l'heure, la communauté scientifique se mobilise, avec l'appui d'ONG et d'associations, pour lutter contre la présence de plastiques sur nos littoraux, la face quant à elle visible de cette pollution d'ampleur mondiale. En mer, les initiatives se multiplient pour évaluer et lutter contre ces microplastiques. Les visions et les opinions divergent quant au traitement à apporter pour traiter efficacement ces microplastiques sur lesquels des espèces ont élues domicile, la Nature ayant horreur du vide, comme le dit l'adage.

Stéphane Dugast
Francis Marsac, grandeur nature

Représentant de l'Institut de Recherche et de Développement (IRD) aux Seychelles et chercheur océanographe au sein de la Seychelles Fishing Authority (SFA), Francis Marsac a coordonné les opérations scientifiques menées sur le banc de Saya de Malha, entre les Seychelles et Maurice, l'un des objectifs majeurs de la mission « Océan Indien » menée par les Explorations de Monaco en octobre et novembre 2022. Entretien à bâtons rompus.

« À l'heure du bilan, pouvez-vous nous résumer en 3 mots cette expédition à Saya de Malha ?

— Je dirais d'abord une SURPRISE. Effectivement, cela n'a pas été exactement ce que l'on attendait en termes de biodiversité ! Ensuite une OPPORTUNITÉ par rapport à cette possibilité qui nous a été offerte grâce à Monaco Explorations de mettre ensemble sur un navire de recherche deux équipes de scientifiques de deux pays voisins – l'île Maurice et les Seychelles – qui ne travaillaient pas beaucoup ensemble sur ces domaines de recherche. Cette expédition, réalisée à bord du S.A. Agulhas II, a vraiment permis d'embarquer les deux équipes dans la même aventure. Enfin, je dirais un ESPOIR. Je fonde, en effet, l'espoir que tout ce qui est fait ici puisse servir ailleurs. Rappelons que Saya de Malha est l'une des rares gouvernances partagées d'une zone maritime au monde entre, justement, les Seychelles et Maurice. J'espère que tous les travaux scientifiques que nous avons réalisés sur le banc de Saya de Malha vont être utilisés à bon escient pour préserver au mieux cet espace maritime naturel.

— La science requiert un temps long. Comment et quand vont être néanmoins restitués les résultats de cette mission « Océan Indien 2022 », et à quelles échéances ?

— Alors que nous venons de quitter la zone hier, nous ne pouvons que donner des généralités et des impressions, ce qui est néanmoins important car nous avons été au contact de la nature et de cet espace naturel maritime pendant 3 semaines. Chaque jour, nous avons vu arriver des spécimens – des algues, des éponges, des poissons, des crustacés, des coquillages… – et un scientifique, quelle que soit sa spécialité, voit tout de suite ce qui se passe. Ces impressions sont bien évidemment à prendre en compte, mais elles doivent être consolidées par des observations plus rigoureuses que l'on réalise par la suite en laboratoire. Cela requiert effectivement un temps qui est plus long. Parlons cependant délais. Concernant la collection d'invertébrés marins réalisée, l'examen le plus approfondi ne va pas s'effectuer avant une période de 6 à 8 mois, tout simplement parce que d'autres travaux du même type sont déjà enclenchés. Donc, cette collection rentre dans une liste d'attente. Dans moins d'un an va se tenir un atelier post-campagne qui réunira les experts du monde entier et qui donnera la touche finale à l'ensemble des déterminations d'espèces collectées à Saya de Malha. Sur un plan plus océanographique, nos données électroniques sont d'ores et déjà disponibles, et ce même si nous avons encore certaines calibrations à effectuer. Le contexte environnemental va pouvoir être cerné très rapidement, soit dans les 3, 4 mois qui viennent. Il suffira donc ensuite de rajouter le biologique, en tout cas tout ce qui concerne le benthos [l'ensemble des organismes peuplant le fond des cours d'eau, des mers et des océans, ndlr] comme les invertébrés. Nous disposerons dans le même temps des analyses du plancton réalisées grâce au ZooScan. Cet outil va nous permettre de déterminer les espèces en présence, les abondances, et ainsi de comparer la productivité entre les deux zones est et ouest de Saya de Malha, mais également d'étudier le spectre de taille, soit la répartition des tailles de ces organismes planctoniques. C'est une donnée importante car elle renseigne sur les caractères fonctionnels de cet écosystème. Est-il dominé par des organismes de petites tailles ou au contraire de grandes tailles ? Cela amène ainsi à mieux comprendre le fonctionnement final de cet écosystème. Avec cet ensemble de données collectées et analysées d'ici une échéance de 12 à 14 mois, nous aurons énormément progressé dans l'analyse et la compréhension du banc de Saya de Maya, découvert par les Portugais il y a 500 ans, étudié en 1838 par la Royal Navy et exploré véritablement par les Soviétiques en 1988 avant d'être plus récemment investigué par le navire de recherche Dr Fridtjof Nansen en 2018.

— Francis, quelle image, quel instant fort gardez-vous de cette expédition ?

— Moi qui ne suis pas un spécialiste des invertébrés benthiques, j'avoue que l'une des premières dragues qui est arrivée à bord m'a bouleversé. Il y avait une telle diversité de couleurs et d'organismes. Lorsque que l'on s'est mis sous les binoculaires [microscope, ndlr] à regarder cela, c'était quasiment une révélation. J'avais, il y a longtemps au cours de mes études, regardé des invertébrés sous les « binos » mais il y avait là, cette fois, de telles formes et de telles couleurs ! En prime, à côté de moi, se tenaient des experts mondiaux qui m'indiquaient la présence d'espèces rares. J'avoue avoir ressenti une émotion forte, celle d'être en présence de la beauté profonde de la nature parfois intouchée. Cela a constitué une émotion très forte que j'ai pu partager avec mes enfants en leur envoyant quelques photos, eux-mêmes étaient ébahis et ne pensaient pas que cela existait. Même moi en fin de carrière, alors que j'ai roulé ma bosse dans pas mal d'endroits sur la planète, j'arrive encore à être émerveillé. Ce moment a été tout simplement magique… [écouter l'épisode n°1 de L'Écho des Labos]. Il est indispensable de continuer à s'émerveiller de cette nature ! »

propos recueillis par Stéphane Dugast
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LE PHOTOGRAPHE NICOLAS MATHYS
Aventurier et passionné d'explorations, Mathys, comme il aime qu'on l'appelle, s'intéresse aux milieux montagneux et polaires, et ce, depuis une expédition autonome en Islande. Ces dernières années, la découverte des étendues sauvages canadiennes, où il a été formé comme « guide de plein air », lui a permis de rencontrer les populations autochtones nord-américaines : les Premières Nations. Désormais installé dans le Sud-ouest de la France, il partage son temps entre les Pyrénées, les pays bordant l'Arctique et le reste du monde.
LE JOURNALISTE STÉPHANE DUGAST
Stéphane multiplie les enquêtes avec un fort tropisme pour la mer et les univers polaires. Ses pérégrinations l'ont fait embarquer aussi bien sur un trois-mâts en Amazonie, dans un sous-marin nucléaire en patrouille, en compagnie des derniers chasseurs Inuits sur la banquise que sur la mythique Route 66. Reporter, auteur, chroniqueur et réalisateur, il collabore régulièrement avec la presse magazine.