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LES DESSOUS DE L'OR BLANC
TIGNES, SAVOIE, FRANCE © ZEPPELIN

Rendez-vous des skieurs du monde entier, la station de Tignes hérite d'investissements colossaux dans une commune meurtrie par l'installation du fameux barrage. Une ville de 30 000 lits haut-perchée dans la Vanoise dont les 5000 employés font de chaque journée d'hiver un immense cirque blanc. Du nivologue au nivoculteur, du dameur au mécanicien, de l'artificier au maître-chien, les visiteurs ignorent tout de ceux qui font tourner la machine. Pourtant sans eux, le ski n'aurait rien d'un plaisir.


La nuit est encore installée lorsque les pisteurs se retrouvent au central. Arnaud Trinquier, directeur des pistes, distribue ses consignes pour que la station ouvre à l'heure. Cette nuit, une épaisse couche de neige a recouvert les pistes et il faut sécuriser le domaine skiable. « Je t'ai mis 16 kilos de dynamite de côté. Hier soir, les dameuses ont repéré des plaques à vent sur Grande Motte alors on a intérêt à en déclencher un maximum avant l'ouverture, » prévient Michel François, magasinier pour l'heure et maître-chien de métier. Les quatre chefs de massif s'en vont rejoindre leurs gars, les skis dans le dos et l'explosif dans le sac.



Dans la pénombre glacée du petit matin, les pisteurs croisent les chauffeurs de dameuses qui achèvent leur nuit. Une longue nuit à damer les pistes sous la tempête. Quinze dameuses, des monstres technologiques de plusieurs centaines de milliers d'euros, sont employées toute la nuit pour offrir un terrain de jeu ajusté aux skieurs. « Ici, on fait les pistes impeccables. Les skieurs payent assez cher comme ça ! » se félicite Philippe Bravard, chauffeur depuis 20 ans à Tignes. Les vieux loups comme lui connaissent le domaine comme leurs jardins, mais les plus jeunes se repèrent encore aux jalons et gare à ceux qui sortent de piste. « Quand les chutes de neige sont trop fortes, on peut se perdre là-haut. Le risque c'est de décheniller, voire de passer à travers le pare-brise. On n'a pas de GPS, alors on se surveille les uns les autres avec la radio, » rassure Franck Reymond, jeune chauffeur passionné d'engins mécaniques. Crevé, il détache le treuil qui l'aide à accéder aux pistes escarpées, et entame sa redescente vers Tignes qui se réveille à peine. Les dameuses rentrent au garage et dévoilent aux mécaniciens les stigmates de la nuit passée.



Toute la station s'ébranle lorsque les premières détonations raisonnent. En peu partout dans la montagne, les pisteurs sont à pied d'oeuvre pour déclencher les avalanches. Il leur faut parfois plus d'une heure d'ascension pour atteindre les éperons rocheux. Mais ce matin il fait si froid que Christophe Ollier n'a pas vu que sa joue et son oreille avaient gelées. « Ici il ne faut rien laisser au hasard. Les températures négatives et la tempête forment un dangereux cocktail, » explique sobrement Olivier Ducastel, chef du massif Grande Motte. En attendant les beaux jours, le travail est fait : les avalanches ont été déclenchées avant même que les skieurs ne s'en inquiètent.
Nivologue et cartographe pour prévenir les risques d'avalanches, Lionel Navillod connaît la neige sur le bout des doigts. Il concède qu'une bonne saison repose sur une bonne couche de neige. Mais ni la quantité accumulée, ni la dernière couche déposée assurent la sécurité des skieurs. Si rien n'est fait, un manteau neigeux instable glissera tôt ou tard sur une piste exploitée. Installé au central de Tignes Développement, Lionel actionne presque tous les jours des explosions à distance, dits gazex. Dans le même bureau, il voit défiler les blessés qui remplissent les papiers d'assurances pour rembourser les frais d'intervention.



Plus loin, les hommes de la Société des Téléphériques de la Grande Motte (STGM) s'affèrent pour entamer l'exploitation du téléphérique. Suspendus au-dessus du glacier, les cabines atteignent 3545 mètres d'altitude et par un vent de Nord-est, toute la mécanique est givrée. « Mais non ! Il ne fait pas froid. -18°C c'est rien sans vent. Les jours de tempête, la température ressentie descend à -50°C, alors on a l'habitude. » s'amuse Didier. Les cheveux aux vents, il prend des allures de pirate lorsqu'il monte sur le toit de la cabine. Muni d'une petite masse, mais sans négliger ses gants, sans lesquels ses mains colleraient au métal, il frappe sur la structure du téléphérique pour tomber le givre. Après une nuit de tempête, la journée s'annonce magnifique. Le soleil rayonne au-dessus d'une mer de nuage que Didier commente : « Il est pas mal notre bureau ! ».



Directeur d'exploitation de la STGM, Renaud Benoît a l'oeil sur tout : « Un télésiège qui n'ouvre pas, c'est des clients mécontents. Ils n'ont pas fait des centaines de kilomètres pour trouver une station à moitié fermée ! » Aujourd'hui, il faut changer un galet sur le funiculaire, véritable métro des neiges qui permet à 3000 skieurs par heure d'atteindre les 3032 mètres d'altitude en six minutes. La manipulation est simple mais la tension est palpable : le funiculaire devra repartir sans tarder.



La machine est une prouesse technique dont les allers-retours battent la cadence de la station toute entière. Même le cuisinier du restaurant d'altitude en a besoin. Chef d'entreprise trentenaire, Christophe Clément utilise chaque matin le funiculaire comme un monte-charge. Dès la première montée, il faut livrer les victuailles au restaurant afin de servir jusqu'à 1000 repas par jour. Durant la saison d'hiver, 80 tonnes de marchandises sont ainsi acheminées avant de redescendre dans l'estomac des skieurs rassasiés.


Midi. Le soleil inonde les flancs immaculés des montagnes et les skieurs s'en donnent à coeur joie. Quelques uns ne résistent pas à l'appel du hors-piste et avec la neige tombée la veille, ce qui devait arriver arriva. Les talkies-walkies crépitent : on annonce un homme ensevelit sous une avalanche. Jean-Pierre Bastien, chef du massif Tovière, est déjà sur place avec ses gars. Il faut faire vite, un homme ne tient guère plus de quinze minutes là-dessous. Grâce à sa balise de détresse, le blessé est rapidement retrouvé sous un mètre de neige. Il est inconscient, alors un pisteur le réanime avant l'arrivée de l'hélicoptère de la Sécurité Civile. Deux médecins sont hélitreuillés sur place et le survivant - arrivé la veille avec ses amis - s'envole vers l'hôpital d'Annecy. Un accident dont l'embellie n'est due qu'à la réactivité des pisteurs.



En début de saison, tous les yeux sont rivés sur Patrice Lorenzi, responsable de l'usine à neige : « Nous devons fabriquer un maximum de neige pour en profiter le plus longtemps possible. Et cette neige-là est vraiment bonne ! » La neige artificielle permet à la station d'ouvrir plus tôt et assure une neige de qualité jusqu'à la fin du printemps pour 440 hectares. Une machine en sous-sol propulse l'air et l'eau (issue des nombreuses sources du domaine) jusqu'aux canons disposés le long des pistes. Patrice et ses hommes se rendent régulièrement sur le terrain pour vérifier l'état des canons à neige. « Tout est automatisé. Les ordinateurs suivent en temps réel la production et nous contrôlons chaque canon à distance. La machinerie doit tourner 24/24h et toute l'activité du domaine compte sur nous ! » précise Patrice qui pèse combien son travail est précieux. De l'or blanc en somme.



Chaque jour d'hiver, la machine Tignes tourne à plein régime. Les hommes sont là pour palier le moindre grain de sable et ainsi offrir un terrain de jeux idéal. Les vacances à Tignes ont un prix, et dans l'ombre des spots, les techniciens de la montagne sont là pour l'honorer.


© ZEPPELIN



LES PHOTOGRAPHES ZEPPELIN
Géographes et photojournalistes, Bruno VALENTIN et Julien PANNETIER ont fondé ZEPPELIN en 2008. Ils travaillent main dans la main pour ramener des reportages comme autant de témoignages. Du golfe du Bengale à l'aiguille du Midi, des moines de la Grande Chartreuse aux officiers de la Marine nationale, ils signent toutes leurs images ZEPPELIN.