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ULTRA SEGURIDAD
MEXICO CITY, GUADALAJARA ET PUERTO VALLARTA, MEXIQUE © LUCAS SANTUCCI / ZEPPELIN NETWORK

On imagine le Mexique avec ses plages paradisiaques où Européens et Américains viennent goûter l'exotisme et la sérénité. Mais sortie des complexes touristiques, la vie est bien différente. Depuis quelques années, et encore plus fortement en 2019, l'insécurité grandit dans le pays. L'Etat s'attaque aux cartels et aux grands réseaux criminels pour rétablir l'ordre, mais il laisse les petits voyous dans les rues, empoisonnant la vie de l'ensemble de la population mexicaine qui est directement touchée par cette violence permanente. Pour y faire face, les citoyens se protègent seuls, s'enfermant dans des « maisons-prisons », voire dans des quartiers ultrasécurisés où ils essaient de vivre normalement.

« Je ne vais plus à mon cours de gym à trois rues de mon immeuble »

C'est la boule au ventre que Julia [tous les noms ont été changés] se rend jusqu'à l'arrêt de bus qui la mènera à son travail. Il est tôt et les rues sont encore un peu sombres. « Il y a encore quelques mois, je sortais sans problème dans mon quartier, mais aujourd'hui je suis apeurée. Depuis longtemps, on entendait des histoires de violence au Mexique, mais aujourd'hui ça arrive couramment à des proches. J'ai plusieurs amis qui ont été agressés dans la rue avec des armes. Je ne me sens plus en sécurité hors de mon immeuble, » dit-elle. Ces événements ont un impact direct sur la vie des Mexicains. Beaucoup sont soumis à des crises d'angoisse et sont obligés de prendre des calmants pour dormir la nuit. D'autres ont changé leur quotidien. Julia rajoute : « J'ai changé toute mon organisation. Je ne sors plus seule la nuit, donc je ne vais plus à mon cours de gym à trois rues de mon immeuble. Le soir, je ne me déplace qu'avec des amis ou alors en Uber, je n'ai même plus confiance dans les taxis. »

Les VTC (Véhicules de tourisme avec chauffeur) sont très développés au Mexique et pendant longtemps, ils étaient un des moyens les plus sûrs pour se déplacer. Mais l'augmentation du petit banditisme atteint maintenant tous les secteurs de la société. En réservant son trajet, Lola nous raconte : « La semaine dernière, mon père s'est fait braquer dans la rue, et le mois dernier, mon cousin s'est fait kidnapper dans un Uber. Heureusement, ils l'ont libéré quatre heures plus tard, car il n'avait pas d'argent. On doit pourtant continuer à vivre. On s'organise comme on peut. Avec mes amis, on a développé une check-list de sécurité avant de monter dans un Uber, on vérifie que c'est la bonne plaque d'immatriculation, le bon modèle de voiture, on demande le nom du chauffeur, on appelle quelqu'un pour dire qu'on est dans un Uber, et enfin c'est nous qui choisissons la route sur le GPS. Les chauffeurs sont conscients du problème et ne rechignent plus. » Jeunes et moins jeunes adaptent leurs quotidiens face à une violence permanente qui devient banale et banalisée par toute la société.


« Nous sommes en prison quand les voleurs sont dans la rue »

À Guadalajara, la seconde ville du pays, la population se renferme pour faire face à la menace de la rue. Les condominios, ces quartiers fermés et ultrasécurisés se développent dans toute la ville. Dans les autres rues, les habitants se barricadent derrière des murs qu'ils surélèvent de barbelés et de fils électriques, telles des prisons de haute sécurité. Avec l'équivalent d'une patrouille de police par arrondissement seulement, les services fédéraux de la ville sont débordés et les habitants sont livrés à eux-mêmes. Ainsi, le secteur de la sécurité privée se développe à grande échelle dans la ville, manquant parfois de personnel qualifié.

Adriana vit dans la même rue depuis plus de vingt ans. Elle a vu la situation se détériorer dans le quartier : « Les habitants ont posé des grilles, puis des barbelés, et maintenant tout le monde installe des grillages électrifiés car il y avait trop de failles. On se sent abandonné. Nous sommes en prison quand les voleurs sont dans la rue ! » Elle jette un coup d'œil par la fenêtre. En face de chez elle, un homme monte la garde : « Mes voisins, qui ont leurs bureaux chez eux, se sont fait braquer à plusieurs reprises. Maintenant ils ont un agent armé d'un fusil nuit et jour devant leur porte. La tranquillité se paye. »

« Je me suis fait braquer deux fois dans ma voiture, et trois maisons de la rue ont été cambriolées. Je ne me sens plus en sécurité, même enfermée derrière les murs de ma maison, » raconte Elsa. Avec son mari Fernando, ils habitent dans une maison ultrasécurisée, mais ils se sont fait cambrioler l'année passée : deux hommes se sont introduits chez eux au moment où ils sortaient leur voiture. Pour eux, il n'y a plus d'autres solutions que de quitter leur maison pour un condomino sécurisé. Fernando ne le fait pas avec plaisir : « J'ai toujours détesté ces habitats fermés, mais il faut se rendre à l'évidence, on va vieillir et on sera de plus en plus vulnérable. Nous devons partir. »


Des ghettos de riches et de moins riches

Dans la capitale de l'Etat de Jalisco, 40% du territoire est sous forme de quartiers privés et sécurisés. Un ancien membre du gouvernement témoigne : « Ces zones ne sont pas de simples maisons d'habitation. Ce sont des zones fermées, gardées et protégées. On les nomme condominios mais elles ne sont pas accessibles à toute la population. Les personnes qui en ont les moyens se renferment sur elles-mêmes, mais cela pose des problèmes pour l'urbanisme. Il faut parfois contourner des condominios entiers, ou bien franchir des barrières en donnant sa carte d'identité pour pouvoir accéder à certains lieux. Cela n'est pas légal, mais les citoyens s'organisent seuls. » Ces zones rassemblent des populations, et on trouve aujourd'hui des quartiers fermés pour chaque catégorie socioprofessionnelle. Ces quartiers contiennent parfois jusqu'à 20 000 habitants, constituant des petites villes à l'intérieur de la ville. Les condominios sont autant de ghettos de riches et de moins riches.

Comme Elsa et Fernando, tout le monde veut une place dans ces quartiers qui sont de plus en plus prisés. Mais la corruption et le petit banditisme, en fort développement, commencent à sévir à l'intérieur. Fernanda vit depuis 15 ans dans un de ces quartiers fermés de Guadalajara. Elle voit le nombre de vols augmenter. Cette année elle a fait ajouter des grilles aux fenêtres et installé des caméras. « Je me sens mieux comme ça. Je ne sais pas comment ils rentrent, mais ce sont peut-être même des voisins. Normalement tout est extrêmement sécurisé. »


« Grâce à ces lieux, mes enfants peuvent avoir une vie normale »

Lorsque l'on ne se sent en sécurité que chez soi, il est difficile de sortir pour faire des courses ou du shopping. L'insécurité est présente dans toute la ville. Les centres commerciaux sécurisés existent depuis des dizaines d'années, mais depuis peu, un nouveau type de quartier commercial sécurisé se développe. Le centre Andares, à Guadalajara, propose un lieu avec des rues, des parcs et des espaces de consommation. Pour recréer un espace urbain convivial, ils organisent des événements et concerts publics. Stratégie assumée puisque les premiers mots de leur site internet décrivent le centre commercial comme « un lieu de rencontre où amis et famille se réunissent pour acheter, manger et se détendre. »

Une passante avec ses enfants explique : « Ici je n'ai pas besoin de faire attention, de leur tenir la main ou de me méfier en permanence. Ils peuvent courir dans le parc et jouer dans la fontaine. Grâce à ces lieux, mes enfants peuvent avoir une vie normale. »


Comment en est-on arrivé là ?

Depuis de longues années, le Mexique est l'un des pays en paix le plus violent du continent américain. Touchés par les dommages du narcotrafic et du grand banditisme, les citoyens font face à une insécurité permanente. Les classes les plus riches, alors les plus touchées, ont toujours sécurisé leurs biens. Depuis maintenant une dizaine d'années, toutes les classes sociales procèdent de même pour faire face au petit banditisme non organisé. Croissants depuis cinq ans, mais en forte augmentation depuis 2018, les petits délits (braquages, enlèvements express, vols à main armée, extorsions de fonds, etc.) sont aujourd'hui un fléau pour tous les Mexicains.

Alors que la majorité des médias et des politiques tente de mettre l'insécurité grandissante sur le dos de l'immigration et du nouveau président en place, Andrés Manuel López Obrador, les experts, eux, évoquent un manque important d'éducation dans les milieux pauvres du pays comprenant 5 millions d'analphabètes. Par ailleurs, une loi votée en 2008 sous la pression de l'ONU et mise en place en 2016 a restructuré le système de justice pénal en étant plus strict sur les possibilités d'intervention et d'arrestation, rendant le travail des agents plus difficile et parfois inutile par manque de formation et de moyens supplémentaires.

Au Mexique, l'indice de pauvreté atteint 45% de la population, le travail manque et les inégalités sociales sont gigantesques. Spontanément, une partie de la population se tourne vers la facilité, profitant d'un système défaillant, devenant ainsi des petits bandits presque libres d'agir au grand jour.

© LUCAS SANTUCCI / ZEPPELIN NETWORK













LE PHOTOGRAPHE LUCAS SANTUCCI
D'abord ingénieur agronome, puis photo-journaliste, Lucas a intégré l'équipe d'Under The Pole comme responsable logistique et partenariat. Il a embarqué pour 18 mois d'expédition au Groenland dans la promiscuité d'un voilier où il s'est affirmé comme photographe terrestre et sous-marin. Après avoir documenté 9 mois de navigation qui l'ont amené à 80°Nord, Lucas a vécu l'hivernage pris dans les glaces, à quelques kilomètres d'un village de chasseurs-pêcheurs.