REPORTAGES PUBLICATIONS CONTACT
ÉLÉPHANTS SANS FORÊT LA GUÉRILLA PAYSANNE
INDE : ASSAM + KERALA + KARNATAKA  •  PHOTOS © VINCENT ESCHMANN / AGENCE ZEPPELIN
La cohabitation entre les Indiens et les éléphants sauvages atteint un point de rupture. Bousculés par la déforestation et la pression démographique, ces grands herbivores s'aventurent chaque nuit dans les cultures et les nouveaux villages, provoquant des affrontements de plus en plus violents, parfois mortels. Un conflit ancien, mais aggravé par la rupture des corridors naturels. Entre peur, colère et fascination, les habitants montent la garde et improvisent des défenses armées. A contrario, l'association Hati Bondhu propose un modèle de coexistence avec le bel animal.
[Rangbong, Assam] Des villageois utilisent des lampes torches et de puissants projecteurs pour sonder l'obscurité à la recherche d'éléphants sauvages au sein des cultures.





[Rangbong, Assam] Des hommes effarouchent un groupe d'éléphants qui s'approchent des habitations. Dans cette zone peuplée d'environ 2000 habitants, le Département des forêts a formé 24 volontaires chargés d'assurer des patrouilles nocturnes et de limiter les conflits avec la faune sauvage.


[Rangbong, Assam] Pour la troisième fois cette année, Ratul Konwar et son épouse retrouvent leur cuisine dévastée par l'incursion d'éléphants en quête de nourriture. Cet incident sera reporté au Département des forêts pour alimenter les statistiques et initier une procédure de dédommagement.
RENCONTRES MORTELLES
[Jaribasa, Assam] Un troupeau de 200 éléphants traverse le village au crépuscule. Attirés par la maturité du riz, ils reviendront à plusieurs reprises pendant des semaines afin de se nourrir la nuit. Puis ils s'en iront ailleurs, vers un autre site.





[Tholpetty, Kerala] Vijesh tient le portrait de sa mère tuée en 2004 par un éléphant. L'accident est arrivé en pleine journée alors qu'elle cherchait du bois en forêt. Le Gouvernement a indemnisé Vijesh avec 50 000 roupies (environ 450 euros). Lui continue cependant d'admirer les éléphants.


[Kharikhana, Assam] Rahim Uddin Laskar montre les photos de son frère Alim piétiné trois jours plus tôt par un éléphant alors qu'il se rendait tôt le matin à la mosquée. Comme beaucoup d'Indiens, Rahim est aujourd'hui partagé entre la fascination pour ces grands mammifères et la peur qu'ils inspirent.
LE SAUVAGE PIÉTINÉ
[Thirunnelly, Kerala] Le village est cerné par une forêt dense. Les Ghats occidentaux qui le dominent (1200 m alt. moyenne) s'étendent sur 1600 km de long du fleuve Tapti au nord jusqu'à la pointe méridionale de la péninsule indienne. Baignée dans un climat tropical, cette chaîne de montagne abrite une grande biodiversité, dont la plus grande population d'éléphants d'Asie (11 000 individus). Elle constitue un corridor écologique entre les États du Karnataka, du Kerala et du Tamil Nadu.





[Tholpetty, Kerala] On estime à 40 000 le nombre d'éléphants d'Asie sur la planète, dont plus de la moitié en Inde. Un effectif qui a considérablement diminué depuis le début du XXe siècle, le classant parmi les espèces en danger d'extinction. Outre le braconnage et la domestication, la principale menace reste la destruction de son habitat.


[Cheloor, Kerala] Une villageoise ferme la clôture électrique de sa propriété. Elle effectue ce geste tous les soirs pour protéger sa maison des « raids » nocturnes d'éléphants. L'installation fonctionne sur une batterie de 12 volts et de 85 Ah chargée à l'énergie solaire. En tension, la clôture délivre de petites décharges pour dissuader les éléphants de passer.
UNE DÉFORESTATION GALOPANTE
[Jathipotia, Assam] Un troupeau d'éléphants se nourrit dans une rizière sous le regard de villageois impuissants. Ici, chaque groupe garde ses distances pour ne pas susciter un affrontement direct – une situation fréquente dont la quiétude est trompeuse.





[Kattikkulam, Kerala] Des employés du service des forêts procèdent au comptage des grumes de teck issues des forêts de la Réserve faunistique de Wayanad. Environ un tiers de ce massif est couvert de plantations d'arbres tels que le teck (Tectona grandis), le palissandre (Dalbergia latifolia), l'eucalyptus et le silver oak (Grevillea robusta), souvent introduits pour la production de bois d'œuvre ou pour servir d'ombrage aux cultures (thé, café, épices).


[Begur, Kerala] Shibukuttan, garde forestier, inspecte un jeune casse-marron (Senna spectabilis). Cette plante invasive a été introduite dans les années 1980 par le Gouvernement indien pour ombrager les routes et servir d'ornement. Elle s'est rapidement répandue dans les forêts méridionales du pays. Elle forme de denses bosquets, étouffe les espèces locales et modifie la chimie des sols. Ces feuilles, qui ne sont pas comestibles, privent les herbivores de nourriture.
ABATTRE ET PRODUIRE
[Au sud-est du district de Karbi Anglong, Assam] Une carrière a profondément entaillé le couvert forestier. La multiplication de ce type d'exploitations, parfois illégales, ainsi que leurs voies d'accès, accentuent la pression sur le milieu naturel. Les explosifs utilisés pour extraire la roche perturbent la communication des éléphants et sont une source de stress importante pour la faune.





[Vallahalli, Karnataka] Une agricultrice rentre au village après une journée de travail au champ. Cette zone, autrefois recouverte de forêt, se trouve en bordure du Parc national de Nagarhole. Elle est aujourd'hui entièrement déboisée pour permettre la culture et l'élevage.


[Dhekiajan, Assam] Un troupeau d'éléphants se repose dans une plantation de thé, mais ils n'en consomment pas les feuilles. Ils apprécient ces grandes surfaces, souvent très calmes, qui constituent un havre de paix pour les troupeaux et les femelles en gestation.
DES PAYSANS SINISTRÉS
[Jaribasa, Assam] Un champ de riz a été piétiné par le passage d'éléphants. Ici, la parcelle voisine a été épargnée, sans doute par la présence d'un fil électrique. S'il en faut plus pour dissuader les troupeaux de passer, les villageois ont pu observer une certaine méthode dans leurs déplacements. De fait, la destruction d'une seule parcelle concerne l'ensemble de la communauté villageoise.





[Keroni, Assam] Dhananjay, instituteur, constate les dégâts causés par le passage d'éléphants dans une plantation de cannes à sucre adjacente au village. Les herbivores ont avancé en colonne pour se nourrir, ne laissant rien derrière eux.


[Begur, Kerala] Shibukuttan, garde forestier en chef du secteur de Tholpetty, dans le district de Wayanad, consulte les messages d'un groupe WhatsApp officiellement créé pour alerter les villages de la présence d'éléphants.


[Begur, Kerala] Des agents du Bureau des forêts consultent un registre répertoriant l'ensemble des cas de figure liés aux conflits avec les éléphants. Pour chaque sinistre déclaré sur internet, un dédommagement financier est accordé.


[Tholpetty, Kerala] La période des moissons est sensible pour les agriculteurs qui redoutent la convoitise des éléphants. Ici, une cabane de guet a été érigée au-dessus de la rizière pour prévenir les incursions et protéger la production.
DÉFENDRE LES CULTURES
[Tholpetty, Kerala] Karthik s'installe dans une cabane perchée dans un arbre. Lorsque le riz est mature et jusqu'à la moisson, les villageois s'y relaient pour assurer la surveillance nocturne des champs et des habitations.





[Kattikkulam, Kerala] Depuis une cabane de guet perchée dans un arbre, un veilleur scrute la lisière d'une forêt à l'aide d'une lampe torche. Il est missionné par les villageois pour surveiller les incursions d'éléphants sauvages. Un panneau à l'attention des automobilistes signale : « Sanctuaire faunistique de Wayanad. Ne pas entrer, ne pas se garer, ne pas jeter de déchets, ne pas dépasser 30 km/h ».


[Tholpetty, Kerala] Un éléphant mâle, ou tusker, erre dans les bois le long de la route reliant Tholpetty à Kutta. Les mâles vivent le plus souvent de manière solitaire et sont réputés plus dangereux que les troupeaux, généralement composés de femelles et de leurs petits. En période de musth (à différencier du rut), leur taux d'hormones augmente fortement, rendant leur comportement très agressif.
PÉTARDS ET INCONSCIENCE
[Jathipotia, Assam] Oreilles dressées, un éléphant charge un groupe de villageois qui s'étaient regroupés ce jour-là pour repousser un troupeau. Ce sont principalement des adolescents, de jeunes hommes qui ne cachent pas leur plaisir à participer à ce conflit saisonnier.





[Jathipotia, Assam] Un ranger observe un troupeau d'éléphants qui piétinent une rizière. Armé d'un fusil à pompe, il n'hésitera pas à tirer de la grenaille sur les animaux les plus farouches – une action au cours de laquelle il refusera d'être photographié.


[Dhekiajan, Assam] Deux adolescents lancent des cailloux et des pétards sur un troupeau d'éléphants. D'aucuns filment la scène pour la poster sur les réseaux sociaux dans l'espoir de gagner un peu d'argent. Une discipline fréquente en Asie du Sud.
UNE PÉDAGOGIE NÉCESSAIRE
[Thirunelly, Kerala] Muneer, éthologue, partage ses connaissances sur le comportement des éléphants ainsi que sur les gestes à adopter dans la nature pour prévenir les accidents. Dans ce centre d'éco-tourisme, en plus des activités de loisirs comme la randonnée, des réunions de sensibilisation et d'éducation sont régulièrement organisées à destination des populations locales et des écoliers.





[Begur, Kerala] Sajay Kumar, employé du Département des forêts, consulte une affiche intitulée « Le comportement des éléphants en un coup d'œil ». Rédigées en malayalam, ces explications simples permettent au public d'identifier l'attitude d'un éléphant – calme ou agressif – et d'adopter le comportement approprié en cas de rencontre.


Nagarhole, Karnataka] Des vacanciers pénètrent dans l'enceinte de la Nagarhole Tiger Reserve. Cette zone naturelle recouverte d'une forêt dense est un sanctuaire pour la faune sauvage. Elle abrite une importante population d'éléphants et se trouve sur un important couloir migratoire entre les États du Tamil Nadu, du Kerala et du Karnataka.


[Balle, Karnataka] Avec deux amis, un jeune cornac conduit un éléphant à la voix et à la baguette. Grâce à leur lien ancestral avec la forêt et les animaux sauvages, les adivasis sont reconnus comme d'excellents cornacs. Le métier consiste à dresser un éléphant, à le diriger et le soigner tout au long de sa vie.


[Hatikhuli, Assam] Un homme se recueille devant une roche en forme d'éléphant représentant le dieu Ganesh. Le temple d'Hati Pathar, littéralement « le rocher à éléphant », a été construit autour de cette particularité géologique naturelle. Ganesh est vénéré comme celui qui lève les obstacles et annonce le succès.
LE SENS DES RESPONSABILITÉS
[Pulibagan, Assam] Priyanchi, un éléphant âgé de 9 mois, passe à proximité de son cornac Mailoo Basti, un adivasi. Né en captivité au Centre de soins de l'association Hati Bondhu, cet éléphanteau est particulièrement sociable avec les Hommes et fait preuve de beaucoup de curiosité.





[Pulibagan, Assam] Le cornac Mailoo Basti revient de la rivière où se sont baignés une femelle éléphant et son petit. Ainsi l'association Hati Bondhu a-t-elle créé en 2023 un site pour accueillir et soigner des éléphants domestiqués par des propriétaires privés ou des temples.


[Hatikhuli, Assam] Deux villageoises confectionnent une étole au sein d'un atelier de tissage. Elles sont parties prenantes du programme de l'association Hati Bondhu qui offre des moyens de subsistance alternatifs aux habitants pénalisés par la présence des éléphants.
RETROUVER UN ÉQUILIBRE
[Hatikhuli, Assam] Un troupeau d'éléphants se nourrit au sein d'une parcelle de riz mise à leur disposition par des villageois et l'association Hati Bondhu. Ces champs communautaires, situés sur une importante route migratoire, sont aujourd'hui destinés à l'alimentation des pachydermes.





[Hatikhuli, Assam] Binod Dulu Bora, directeur du programme de restauration des habitats de l'ONG Hati Bondhu, et Maghna Mayur Hazarika, cheffe de projet, parcourent une parcelle de riz destinée à l'alimentation des éléphants. Ainsi disposent-ils d'une nourriture abondante pendant la saison critique des récoltes.


[Hatikhuli, Assam] Des éléphants se recouvrent de terre dans les rizières de l'association Hati Bondhu. Il s'agit d'une protection contre les UV, mais aussi contre les mouches et divers parasites. Combiné à un bain dans l'eau, le geste est très efficace pour retenir un peu d'humidité et empêcher la peau de se dessécher.
VOIR TOUTES LES IMAGES
LE PHOTOGRAPHE  VINCENT ESCHMANN
Photographe professionnel, Vincent témoigne de la richesse culturelle de notre monde. Il rapporte des histoires contemporaines avec l'espoir de sensibiliser aux enjeux identitaires auxquels sont confrontés de nombreux peuples. Né à Strasbourg, Vincent est passionné de voyages depuis son plus jeune âge, mais ses pérégrinations ont pris une autre intensité avec la photographie documentaire. Empreints de curiosité et de respect, ses sujets le guident aujourd'hui dans de nombreux pays à la rencontre de communautés et de leur histoire.