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TIGRÉ ANNÉE ZÉRO
ÉTHIOPIE  •  PHOTOS © LUCIEN MIGNÉ / AGENCE ZEPPELIN
Après deux ans d'une guerre qui prit fin en novembre 2022, la question du Tigré occidental n'est toujours pas résolue. Près d'un million de réfugiés attendraient encore dans des camps. Un an plus tard, les détournements de l'aide humanitaire, la pénurie d'engrais agricoles, la révolte des miliciens amharas, et les nombreux assassinats politiques plongent à nouveau le pays dans l'instabilité. Pire, la commission de l'ONU chargée d'enquêter sur de possibles crimes de guerre vient d'être abandonnée. Reportage sur des charbons ardents.
Le 3 novembre 2020, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, prix Nobel de la paix en 2019, déclare la guerre à la région du Tigré en raison de la décision du Front de Libération du Peuple du Tigré (TPLF) d'organiser ses propres élections. Pendant deux ans, cette région de sept millions d'habitants située dans le Nord du pays est coupée du monde : les communications internet et téléphoniques sont suspendues, les journalistes interdits.

Le 2 novembre 2022 est signé l'accord de paix de Pretoria, mettant fin à deux ans de guerre sanglante entre le Gouvernement éthiopien, allié à l'Érythrée, et les paramilitaires des Tigray Defence Forces (TDF). Les forces éthiopiennes et érythréennes sont accusées par l'ONU et plusieurs ONG d'avoir commis de nombreux crimes contre l'humanité : massacres de masse de civils et viols collectifs généralisés. Le conflit, qui aurait fait 600 000 morts, selon l'Union Africaine, serait le plus meurtrier du XXIème siècle.

Alors qu'une année s'est écoulée depuis cette « paix » , la situation n'est pas réglée pour autant : on estime à environ 1 million le nombre de réfugiés en attente d'un retour vers leur région d'origine. La plupart sont issus du Tigré occidental, à l'heure actuelle toujours occupé par la milice nationaliste Fano de l'ethnie Amhara qui s'est alliée au Gouvernement éthiopien pendant la guerre. Malgré l'accord de paix qui prévoit un retour aux frontières régionales d'avant-guerre, la milice ne semble pas prête à plier bagage de cette zone historiquement convoitée. En avril 2023, refusant de rendre ses armes à ses anciens alliés, elle s'est engagée dans un conflit armé contre le Gouvernement fédéral éthiopien, plongeant à nouveau le pays dans l'instabilité politique.
16 juillet 2023, Abiy Addi, Éthiopie. Abraham, 22 ans, tient dans sa main son pendentif représentant la région du Tigré. Ancien étudiant de chimie, il a rejoint les rangs des Tigray Defence Forces en novembre 2020 avec ses six frères et sœurs. Il explique : « Nous voulions la paix, mais lorsque nous avons été attaqués, nous n'avons pas eu d'autre alternative que celle de nous battre ». © LUCIEN MIGNÉ / AGENCE ZEPPELIN
Le 9 juin 2023, un vaste scandale de détournement a poussé l'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) et le Programme alimentaire mondial (PAM) à suspendre l'aide alimentaire en Éthiopie. De-même, la pénurie d'engrais combinée au fait que de nombreux paysans n'ont pas pu cultiver leurs terres pendant la guerre ont gravement affecté les récoltes agricoles. À l'heure actuelle, alors que les habitants du Tigré sont toujours sous le choc des traumatismes qu'ils ont subi pendant la guerre, la situation alimentaire comme sanitaire de la région est critique, en particulier dans les camps pour personnes déplacées. Les hôpitaux manquent de moyens et font face à des pénuries de médicaments, tandis que les écoles ne rouvrent qu'au compte-goutte depuis septembre 2023.

Depuis la fin de la guerre, le Premier ministre Abiy Ahmed s'est toujours montré hostile à la mise en place d'une enquête internationale indépendante. Le 4 octobre 2023, la mission d'experts mise en place par l'ONU pour enquêter sur les crimes commis au Tigré a été suspendue, renforçant ainsi l'impunité du Gouvernement éthiopien dans ce conflit qui s'est déroulé loin des regards, et paraît déjà oublié par la communauté internationale malgré son ampleur.

Lucien Migné
LE PHOTOGRAPHE  LUCIEN MIGNÉ
Basé à Marseille, Lucien réalise des reportages qui explorent les mécanismes humains, sociaux et environnementaux qui façonnent notre monde actuel. Après plusieurs années de voyages pendant lesquelles il a aiguisé son œil de photographe, il a entrepris des études de cinéma et réalisé plusieurs courts-métrages. Il s'est ensuite tourné vers la photographie documentaire, dans la continuité de son approche de cinéaste : celle de raconter des histoires avec des images.
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Leurs bêtes sont mortes et leurs maisons cadenassées. Le peuple borana, au sud de l'Éthiopie, essuie une violente sécheresse qui sévit depuis 2020. Contraints de rejoindre des camps humanitaires, ces agriculteurs se tournent aujourd'hui vers les mines d'or et l'extraction du sel, deux activités dangereuses qui ternissent leur avenir. Pour regagner leur vie pastorale, il ne leur manque pourtant que la pluie.