Ittoqqortoormiit compte parmi les localités les plus isolées : une poignée d'âmes accrochées aux rives du Scoresby Sund, le plus grand fjord du monde, où la banquise et le blizzard dictent encore le rythme des existences. Ici, la chasse au bœuf musqué et à l'ours polaire n'a rien d'un folklore : c'est une nécessité vitale, transmise de génération en génération et strictement encadrée par des quotas scientifiques. Un reportage sans filtre.
Aux côtés d'Uugi, guide et chasseur, j'ai suivi les traques silencieuses sur la glace et le partage du gibier au sein de la communauté. Un mode de vie ancestral, déjà bousculé par un dérèglement climatique qui fait fondre la banquise toujours plus tôt et fragilise, chaque année, l'équilibre entre l'homme et cette nature extrême.
Ce reportage remet en question l'effacement de la mort en Occident. Tuer un animal, qui plus est en voie de disparition, relève souvent de l'inconcevable. Or, depuis des centaines de milliers d'années, la chasse participe à la survie des sociétés humaines. Au XXIᵉ siècle, l'élevage s'est généralisé et les abattoirs ont déplacé la mort animale hors de notre champ de vision, mais ils ne l'annulent pas.
Plus pragmatiques, les chasseurs du Groenland poursuivent cette activité de subsistance. La chasse à l'ours polaire est désormais encadrée par des quotas établis à partir de données scientifiques et de connaissances locales, avec des permis et des règles précises. L'image de l'ours, « espèce parapluie » au sommet de la chaîne alimentaire, se trouve ici bousculée. Pour moi, il ne s'agit ni d'approuver ni de condamner cette chasse ancestrale, mais d'interroger notre rapport au vivant, notre consommation de viande et les responsabilités qui nous incombent.
Estebane Rezkallah